Alors que la pression sécuritaire et l’agression dans l’Est s’intensifient, le chef de l’État congolais a annoncé, dans un message à la nation ce jeudi à Kinshasa, le lancement d’un vaste « dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ». Conçu du bas vers le haut sur une durée maximale de trois mois, ce forum entend ausculter les fractures profondes du pays tout en excluant catégoriquement toute négociation avec les groupes armés actifs et toute remise en cause des institutions.
Face à la détérioration sécuritaire persistante dans l’Est de la RDC et aux fragilités de la cohésion interne, le président Félix-Antoine Tshisekedi a tranché. Dans un discours solennelle adressé ce jeudi à la nation, le chef de l’État a annoncé le lancement officiel du « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ». Une initiative présentée non comme un nouveau marchandage politique entre élites, mais comme une démarche de sursaut et de souveraineté, « conçue par les Congolais et pour les Congolais ».
Cette décision intervient alors que les canaux diplomatiques régionaux — notamment le processus de Washington pour le volet inter-étatique avec le Rwanda et celui de Doha pour la cessation des hostilités avec la rébellion de l’AFC/M23 — se poursuivent. Si Tshisekedi a réaffirmé le caractère indispensable de ces démarches extérieures qui doivent se poursuivre, il en a fermement tracé les limites : aucun accord international ne saurait se substituer à la volonté du peuple congolais ni résoudre, à lui seul, les fractures sociales et politiques qui minent l’intérieur du pays.
« Les processus diplomatiques sont indispensables, mais ils ne peuvent à eux seuls réparer toutes les fractures qui traversent notre nation. Aucun accord ne peut définir, à la place des Congolais, la République que nous voulons bâtir », a martelé le Président.
Ce que le dialogue sera — et ce qu’il ne sera pas
Conscient des dérives et des compromis ambigus qui ont caractérisé les précédents forums politiques de l’histoire congolaise, Félix Tshisekedi a pris soin de fixer des lignes rouges strictes. L’objectif affiché est d’attaquer les causes profondes des crises récurrentes plutôt que d’en gérer les seules manifestations de surface.
Le Président a ainsi énoncé avec clarté ce que ce dialogue ne sera pas :
* Pas une négociation avec les agresseurs : Il ne s’agira en aucun cas d’une table de négociation avec l’agresseur étranger ou ses supplétifs.
* Pas un partage de pouvoir post-électoral : Il ne servira pas de moyen détourné pour remettre en cause le verdict des urnes issu des élections de décembre 2023.
* Pas de transition ni de suspension des institutions : Les institutions républicaines continueront d’exerce l’intégralité de leurs prérogatives constitutionnelles jusqu’au terme de leur mandat.
* Pas d’amnistie pour les crimes graves : Le principe de justice demeure intangible. Aucune amnistie ne sera accordée pour les crimes de guerre, crimes contre l’humanité, actes de génocide ou violences sexuelles.
Qui participera et qui sera exclu ?
Sur le plan sociopolitique, le dialogue se veut largement inclusif. Nul ne sera écarté en raison de ses opinions politiques, de ses critiques envers le pouvoir, de son origine provinciale ou de son appartenance religieuse, a promis le Chef de l’État.
Il a également prévenu que la majorité, l’opposition, la société civile, les confessions religieuses, les chefs coutumiers, les universitaires, les jeunes, les femmes et la diaspora y auront voix au chapitre.
Cependant, une ligne d’exclusion politique est formellement tracée : les mouvements armés actifs sont bannis de la table politique. Ceux qui, à l’ouverture du processus, combattront la République par les armes, occuperont illégalement des portions du territoire ou agiront au service d’une puissance étrangère — en l’occurrence le Rwanda — ne pourront participer en qualité de composante politique.
« Aucune arme ne conférera à son porteur un droit supérieur à celui que le suffrage reconnaît aux citoyens », a averti le chef de l’État, précisant qu’aucune conquête militaire ne pourra être convertie en légitimité politique.
Pour les éléments armés de l’AFC/M23, Félix Tshisekedi a fait savoir que le cadre d’échange reste strictement cantonné au processus de Doha pour les aspects sécuritaires (désarmement, cantonnement). Il a aussi fait savoir qu’une voie de réintégration individuelle demeure ouverte aux combattants qui renonceront sincèrement aux armes, à travers le programme PDDRCS et les mécanismes de justice transitionnelle.
Une méthode inédite : des 26 provinces vers les Assises de Kinshasa
La principale innovation méthodologique du dialogue de Tshisekedi réside dans l’ancrage territorial ascendant. Contrairement aux grands forums politiques traditionnellement confinaient aux salons de la capitale, le Chef de l’État a annoncé que ce dialogue débutera au cœur des 26 provinces du pays.
Il a, pour ce faire, décliné la feuille de route en deux temps majeurs :
* Les consultations provinciales à la base : Dans les chefs-lieux des 26 provinces, des forums préliminaires réuniront les populations, les autorités locales, les élus, la société civile et les acteurs économiques. Chaque province dressera un diagnostic lucide de ses réalités (insécurité, conflits fonciers et coutumiers, déficits administratifs, blocages du développement). L’ensemble de ces travaux débouchera sur un Document de synthèse nationale.
* Les Assises nationales à Kinshasa : aboutissement du processus, ces assises réuniront les délégués représentatifs de la nation pour finaliser le diagnostic et valider les réformes nécessaires sur la base des contributions provinciales.
Encadrement, calendrier et décrispation
Afin d’éviter tout enlisement ou manœuvre dilatoire, le président Tshisekedi a fixé une durée maximale de trois mois pour l’ensemble du processus.
Sur le plan juridique et organisationnel, un Comité d’organisation sera d’abord institué par ordonnance présidentielle pour régler les aspects logistiques et administratifs. Une seconde ordonnance convoquera le dialogue et créera une Commission préparatoire incluant les confessions religieuses pour garantir la confiance et le consensus.
En parallèle, Félix Tshisekedi chargera, dans un proche avenir, le gouvernement de préparer des mesures de décrispation politique et de confiance, destinées à assainir le climat politique et à favoriser le retour ou la participation de personnalités « en marge de la vie nationale » (en exil), dans le respect des lois et de la séparation des pouvoirs.
Vers un « Pacte national » contraignant
À l’issue des débats, a encore décrit le Président de la République a fait savoir que les assises devront déboucher sur l’adoption d’un Pacte national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État. Un document qui se veut contraignant, assorti d’une matrice politique de mise en œuvre fixant pour chaque engagement l’institution responsable, le calendrier et les objectifs mesurables, sous le contrôle d’un mécanisme national de suivi et de rapports publics réguliers.
En lançant cette démarche au ton ferme et structuré, Félix Tshisekedi tente ainsi le pari d’une légitimité populaire retrouvée par la base, au moment où la RDC traverse l’une des crises sécuritaires et géopolitiques les plus décisives de son histoire récente.
Jonas Eugène Kota

