En annonçant, dans son message à la nation de ce jeudi, des consultations politiques qui partiront des 26 provinces avant de remonter vers Kinshasa, Félix Tshisekedi réactive une mécanique qui rappelle étrangement celle engagée par Mobutu à la veille du 24 avril 1990. À l’époque, la parole libérée à la base avait fini par échapper au pouvoir et à transformer le cadre initial de l’ouverture politique. Trente-six ans plus tard, le même scénario peut-il se reproduire ? En ouvrant la voie à une nouvelle expression populaire tout en s’en réservant le contrôle de l’organisation et de l’aboutissement, jusqu’où Félix Tshisekedi saura-t-il garder le contrôle du dialogue qu’il vient de lancer ?
Analyse rétrospective et prospective de Jonas Eugène Kota
Dans son message à la nation livré ce jeudi soir, Félix Tshisekedi a précisé les contours du dialogue politique national sont il a enfin annoncé la tenue. Le chef de l’État veut commencer par la base : des consultations dans les 26 provinces, avant une convergence vers Kinshasa et la tenue d’une séquence nationale. Il a également détaillé le mécanisme d’organisation du processus et la place centrale qu’il entend y conserver.
L’annonce intervient dans un contexte où la crise sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo continue de peser lourdement sur la vie nationale, tandis que les différents processus diplomatiques engagés pour tenter de mettre fin à la guerre montrent leurs limites. Pour Félix Tshisekedi, le dialogue doit donc contribuer à restaurer la cohésion nationale sans ouvrir une parenthèse institutionnelle.
Mais la méthode choisie réveille un précédent historique. Faire remonter la parole politique de la base vers le sommet, organiser une vaste consultation nationale tout en conservant la maîtrise de son architecture : la démarche rappelle, par plusieurs aspects, les consultations populaires conduites par le maréchal Mobutu Sese Seko entre la fin de 1989 et le printemps 1990.
À l’époque, le pouvoir voulait reprendre l’initiative face à une contestation qui gagnait du terrain. Quelques mois plus tard, le système politique zaïrois basculait avec le discours du 24 avril 1990, l’ouverture au multipartisme et, sous l’effet conjugué des mobilisations internes et des pressions internationales, la marche vers la Conférence nationale souveraine.
La comparaison ne signifie pas que les deux périodes sont identiques. Elle pose plutôt une question : lorsqu’un pouvoir ouvre la porte à une expression politique élargie pour reprendre l’initiative, peut-il encore décider seul de l’endroit où cette dynamique s’arrêtera ?
Une même architecture : de la parole populaire au contrôle du sommet
Le format dévoilé par Félix Tshisekedi repose sur une logique ascendante. Les consultations doivent partir des provinces, être organisées dans les 26 chefs-lieux, recueillir les attentes exprimées à la base, avant de déboucher sur une étape nationale à Kinshasa.
Le procédé n’est pas sans précédent dans l’histoire politique congolaise. Entre janvier et avril 1990, Mobutu avait lui aussi entrepris une vaste tournée à travers le pays afin d’écouter les forces vives de la nation et de recueillir leurs mémorandums.
Mais derrière cette volonté d’écoute se trouvait, dans les deux cas, une même préoccupation du sommet : ne pas abandonner la maîtrise du processus à ceux qui sont appelés à y participer.
En 1990 comme aujourd’hui, l’initiative et l’encadrement juridique restent liés à la présidence. Félix Tshisekedi a annoncé le recours à des ordonnances présidentielles successives pour mettre en place le Comité d’organisation, puis la Commission préparatoire et les différents organes du dialogue.
Mobutu avait, lui aussi, tenté de conserver la main sur la transformation politique qu’il avait engagée. L’ouverture devait permettre de répondre à la contestation sans pour autant laisser disparaître, du jour au lendemain, les mécanismes de contrôle du pouvoir.
Une autre similitude tient au rôle réservé au chef de l’État au terme du processus. Félix Tshisekedi entend recevoir les résolutions du dialogue et en garantir la mise en œuvre à travers les instruments exécutifs ou législatifs appropriés. Le président se trouve ainsi à l’origine du processus, au cœur de son organisation et, au bout de la chaîne, parmi ceux à qui ses conclusions seront destinées.
De 1990 à 2026 : deux pouvoirs sous pression
Le parallèle devient plus intéressant encore lorsqu’on regarde les circonstances dans lesquelles ces consultations apparaissent.
Les deux séquences appartiennent à des époques différentes, mais elles présentent un point commun : le pouvoir central cherche à reprendre l’initiative politique alors que sa marge de manœuvre est soumise à de fortes pressions internes et extérieures.
| Consultations de Mobutu, 1989-1990 | Dialogue de Tshisekedi, 2026 | |
| Pression extérieure | Fin de la guerre froide, discours de La Baule, exigences démocratiques des partenaires et bailleurs de fonds. | Guerre dans l’Est, pression diplomatique autour du conflit avec le Rwanda, limites des processus de Washington et de Doha. |
| Objectif du pouvoir | Réformer le système sans perdre l’initiative face à la contestation croissante. | Restaurer la cohésion nationale tout en préservant la légitimité des institutions issues des élections de 2023. |
| Format initial | Une ouverture politique progressive et contrôlée, dans un système encore dominé par le MPR. | Un dialogue encadré sur trois mois, sans suspension annoncée des institutions ni remise en cause des mandats en cours. |
La nature de la pression n’est cependant pas la même.
En 1990, le monde sortait de la guerre froide. Le discours de La Baule et la nouvelle doctrine démocratique des partenaires occidentaux réduisaient progressivement l’espace dont disposaient les régimes autoritaires africains. Au Zaïre, cette pression extérieure se combinait avec une contestation intérieure de plus en plus difficile à contenir.
En 2026, la contrainte est d’abord sécuritaire. La guerre dans l’Est, le contentieux avec Kigali et les difficultés des différents processus diplomatiques ont replacé la cohésion nationale au premier rang des préoccupations du pouvoir.
Mais dans les deux cas, le réflexe institutionnel est comparable : organiser la consultation pour reprendre la main sur une situation devenue difficile à maîtriser.
Quand le cadre initial échappe à ses concepteurs
C’est ici que le précédent de 1990 prend toute sa portée.
Mobutu n’avait pas prévu que les consultations populaires constitueraient le prélude à une remise en cause aussi profonde de son système. Son objectif était de réformer sans perdre le contrôle de la transformation politique. Or le processus allait rapidement prendre une direction que le pouvoir ne pouvait plus entièrement contenir.
Premier débordement : le multipartisme.
L’ouverture annoncée le 24 avril 1990 était censée permettre une libéralisation progressive. Elle ne résistera pourtant pas longtemps à la pression de la rue et à l’affirmation des forces politiques. Le pluralisme initialement encadré s’élargit rapidement jusqu’au multipartisme intégral.
Deuxième débordement, beaucoup plus spectaculaire : la Conférence nationale souveraine.
Ce qui devait relever d’une concertation politique finit par se transformer en une instance revendiquant une véritable souveraineté. Sous la pression des acteurs politiques et de la société civile, la CNS s’impose progressivement comme le cœur de la transition et entend faire prévaloir ses résolutions sur les institutions existantes.
La leçon historique est claire : une consultation peut être lancée par le pouvoir sans que celui-ci puisse garantir qu’elle restera dans le cadre qu’il lui a fixé.
Quel dénouement pour Félix Tshisekedi ?
Félix Tshisekedi semble précisément vouloir éviter ce scénario.
En excluant la suspension des institutions républicaines et le marchandage autour des responsabilités issues des élections de 2023, le chef de l’État fixe d’emblée des lignes rouges. Le dialogue ne devrait donc pas, selon cette conception, devenir une conférence de transition destinée à redistribuer les pouvoirs ou à remettre en cause l’ordre institutionnel établi.
Mais c’est aussi là que se trouve le paradoxe du dispositif.
En ouvrant un espace de consultation à l’échelle des 26 provinces, le président libère une parole dont il ne pourra pas nécessairement prédéterminer le contenu. Les mémorandums provinciaux pourraient porter bien au-delà de la seule question sécuritaire : gouvernance, situation sociale, élections, institutions, partage des responsabilités, réformes politiques ou encore avenir du pays.
Une fois agrégées, ces revendications pourraient produire un agenda politique plus large que celui initialement prévu par les organisateurs.
Félix Tshisekedi peut définir les règles, nommer les structures, fixer le calendrier et déterminer les limites institutionnelles du dialogue. Il lui sera en revanche beaucoup plus difficile de contrôler la dynamique politique née des consultations elles-mêmes.
C’est précisément ce qui donne au précédent de 1990 sa résonance actuelle. Mobutu avait ouvert une porte pour maîtriser la contestation ; cette porte allait finalement ouvrir sur une transformation qu’il ne contrôlait plus entièrement.
Trente-six ans plus tard, Félix Tshisekedi ne se trouve évidemment ni dans la même situation ni face aux mêmes acteurs. Mais l’histoire congolaise suggère une prudence : lorsqu’un pouvoir décide de faire parler la base, il ne choisit pas toujours ce que la base décidera de lui répondre.
Le véritable enjeu du dialogue annoncé ce jeudi n’est donc peut-être pas seulement son point de départ — les provinces — mais son point d’arrivée.
La question, désormais, est de savoir si la parole qui remontera de la base vers Kinshasa restera dans le cadre fixé par le président ou si, comme en 1990, elle finira par redessiner elle-même les contours du débat politique national.

