Engagé, patriote, militant, dévot… : le journalisme ne s’embarrasse pas d’épithètes

Une tribune de Jonas Eugène Kota

Dans un pays, comme la République démocratique du Congo, confrontée à une crise sécuritaire persistante, à des tensions politiques et à de profondes fractures dans le débat public, les qualificatifs accolés aux journalistes prennent parfois le dessus sur leur identité professionnelle. Si avoir des convictions n’est ni une faute ni, en soi, une qualité journalistique, ce qui fait le métier par contre, c’est d’abord la capacité à établir les faits, à préserver son indépendance et à rendre compte de la réalité sans la soumettre à ses propres appartenances.

En RDC, le journalisme ne s’exerce pas en marge des turbulences de la société. La guerre dans l’Est, les questions de souveraineté et d’intégrité territoriale, les négociations politiques et diplomatiques, les débats sur l’avenir institutionnel, les rivalités politiques et les tensions sociales forment un environnement où l’information est devenue un enjeu majeur.

Dans ce contexte, le journaliste est souvent sommé de se situer. Quelles sont ses positions ? Quelles sont ses convictions ?

Est-il engagé ? Patriote ? Militant ? Proche du pouvoir ou de l’opposition ? Appartient-il à une communauté religieuse ou défend-il une cause particulière ? Appartient-il à un syndicat patronal ou défend-il des intérêts financiers particuliers ?

À force de multiplier les qualificatifs au gré de circonstances et même de bonne foi, on finit pourtant par déplacer le débat : au lieu d’examiner la qualité du travail journalistique, on s’attarde sur l’identité supposée de celui qui le produit. Comme si la crédibilité d’une information dépendait d’abord de l’étiquette attribuée à son auteur, plutôt que de la véracité des faits rapportés et de la rigueur avec laquelle ils ont été établis.

J’aimerais souligner dès à présent une chose simple mais lourde de sens : le journaliste est aussi un citoyen. Il a des convictions, des sensibilités, une histoire, des appartenances et des valeurs.

Il peut être patriote, croyant, militant associatif, défenseur des droits humains ou engagé dans une cause politique, sociale, économique ou professionnelle. Rien, dans l’exercice de sa profession, ne l’oblige à renoncer à ces dimensions de son existence.

Certains auteurs avancent aussi que, de ce qui précède, le journalisme est également, de par son essence, un engagement citoyen. Ceci du fait que l’information qu’il est appelé à fournir à la société est un bien d’intérêt public.

Cependant, il nous faut sérieusement faire la part des choses : Être journaliste suppose distinguer ses convictions personnelles de ses obligations professionnelles.

En RDC, c’est malheureusement cette frontière que l’on a pris l’habitude de franchir allègrement, au point où certains esprits, aussi bien parmi les professionnels que certains milieux politiques, ne croient pas en son existence.

L’engagement n’est pas une anomalie dans l’histoire du journalisme

Je souligne encore : l’idée selon laquelle le journalisme devrait être exercé par des individus sans convictions relève davantage d’une conception théorique de la neutralité que de la réalité historique du métier.

Au fil du temps, en effet, la presse a eu à accompagner de grandes transformations politiques et sociales. Elle a aussi contribué à dénoncer les abus de pouvoir, les injustices, la corruption et les systèmes d’oppression.

L’histoire congolaise en offre un exemple particulièrement significatif.

Au début du XXe siècle, le journaliste britannique Edmund Dene Morel a contribué à révéler les atrocités commises dans l’État indépendant du Congo sous Léopold II. Son travail d’investigation a ensuite nourri une campagne internationale de dénonciation et de réforme du système colonial.

Morel ne s’est donc pas contenté de rapporter des faits : il a également pris part à une mobilisation contre les pratiques qu’il avait contribué à mettre au jour.

Sous d’autres cieux, je peux citer le cas du scandale du Watergate aux États-Unis d’Amérique, une œuvre d’enquête journalististe qui déboucha sur la démission du Président du pays le plus puissant du monde.

Cet épisode congolaise et d’autres dans le monde montrent que l’engagement peut naître du travail journalistique lui-même. Dénoncer une injustice n’est pas, en soi, incompatible avec la recherche de la vérité.

Dans leur ouvrage collectif Journalistes engagés (2010), Sandrine Lévêque et Denis Ruellan se penchent précisément sur les liens entre convictions, parcours professionnels et engagement. Leurs travaux invitent à dépasser l’opposition trop simple entre des professionnels supposément neutres et des acteurs ouvertement engagés.

La vraie question n’est donc pas de savoir si un journaliste peut avoir des convictions. Elle est de déterminer jusqu’où celles-ci peuvent intervenir dans son travail sans compromettre son autonomie et sa responsabilité.

Quand la cause prend le pas sur les faits

C’est à ce niveau que se dessine la véritable ligne de démarcation.

Un journaliste peut défendre des valeurs, s’intéresser à une cause et juger certaines évolutions de la société préoccupantes. Mais ses convictions ne peuvent devenir le filtre à travers lequel il décide de ce qu’il accepte de présenter comme vrai. Elles ne lui donnent pas, non plus, la prérogatives de juger du patriotisme ou pas de ses confrères.

L’autre vérité que nous devons partager est que la fidélité à une cause ne doit pas devenir une infidélité aux faits. En d’autres termes, l’attachement d’un journaliste à une cause pour laquelle il milite ne doit pas le soustraire, en aucune raison, à son devoir de respecter les faits dans leur authenticité intrinsèque.

Lorsqu’un professionnel privilégie systématiquement les informations favorables à son camp, minimise celles qui le mettent en difficulté, écarte les sources contradictoires ou transforme ses productions en instruments de mobilisation, il s’éloigne de sa fonction première d’informer sans fard.

Cela ne revient nullement, j’insiste là dessus, à contester la légitimité du militantisme dans la société. Les mouvements politiques, les organisations citoyennes, les associations et les institutions religieuses ont parfaitement le droit de défendre leurs idées et leurs intérêts dans l’espace public. Mais leurs objectifs ne doivent nullement se confondre à ceux d’une rédaction.

Lorsqu’un journaliste choisit de s’engager dans une organisation ou une campagne, il est censé avoir conscience des conflits d’intérêts que cette situation peut entraîner. La transparence, la séparation des rôles et la préservation de l’indépendance éditoriale deviennent alors indispensables.

Les analyses de Pierre Bourdieu sur l’autonomie du champ journalistique, notamment dans Sur la télévision (1996), éclairent bien cette question.

Il y explique, notamment, que l’indépendance ne repose pas uniquement sur les intentions ou les convictions du journaliste. Elle suppose aussi qu’il puisse résister aux pressions politiques, économiques et institutionnelles susceptibles d’influencer la production de l’information.

Le contexte congolais, un révélateur des exigences professionnelles

La situation actuelle de la RDC rend cette distinction d’autant plus nécessaire.

À l’Est, la poursuite des affrontements, le contrôle de certaines zones par des groupes armés, les déplacements de populations et l’ampleur des difficultés humanitaires placent les médias devant des enjeux considérables.

Les processus diplomatiques de Washington et de Doha, les initiatives de médiation africaine et les engagements pris par les différentes parties appellent un suivi rigoureux. Il faut examiner les textes, établir les responsabilités, vérifier les faits militaires et mesurer ce que les engagements annoncés changent réellement sur le terrain.

Il s’agit d’un contexte sécuritaire et militaire ou tous les chats sont gris, c’est-à-dire qu’il devient difficile de décaler l’information authentique (les faits) dans le flot de tout ce qui est déversé dans l’espace publique, vu que la presse elle-même est qualifiée de « front médiatique ».

À cette situation sécuritaire déjà complexe s’ajoute une recomposition des acteurs politico-militaires. L’annonce du Front pour la refondation de la nation (FRN), en octobre 2026, en est une illustration. À Kinshasa, les discussions autour d’un éventuel dialogue national, les divergences entre acteurs politiques et les controverses relatives à l’évolution constitutionnelle alimentent, elles aussi, un débat public particulièrement sensible.

Dans un tel environnement, le journaliste patriote ne peut être celui qui renonce à questionner les décisions des autorités nationales. De même, le journaliste critique ne devrait pas considérer, par principe, toute initiative gouvernementale comme suspecte.

Tous doivent pouvoir examiner les faits, confronter les déclarations aux réalités et soumettre les acteurs, quels qu’ils soient, aux mêmes exigences de vérification.

Défendre la souveraineté nationale ne commande pas de se taire sur les insuffisances de la gouvernance. Critiquer les institutions ne signifie pas automatiquement remettre en cause l’État.

Et informer sur les revendications d’un mouvement politique ou d’un groupe armé ne revient ni à adhérer à ses objectifs ni à légitimer ses méthodes.

C’est justement au journaliste de faire comprendre ces distinctions au public.

La même exigence vaut dans le domaine religieux. Un journaliste croyant conserve le droit d’examiner les pratiques d’une institution religieuse, ses décisions et ses éventuelles contradictions. Sa foi ne saurait lui imposer la complaisance.

À l’inverse, exercer son esprit critique ne devrait pas être interprété comme une hostilité systématique à la religion.

En clair, les appartenances ne peuvent devenir des interdictions d’enquêter.

L’indépendance, une exigence qui vaut dans toutes les directions

Il serait cependant trop facile de faire porter toute la responsabilité de cette situation sur les seules convictions individuelles des journalistes. Les conditions dans lesquelles le métier s’exerce en RDC comptent également.

Les pressions politiques, la précarité économique des rédactions, les dépendances financières, les conflits d’intérêts et les menaces contre les professionnels de l’information sont autant de facteurs qui peuvent fragiliser leur autonomie.

Dans son classement mondial 2026, Reporters sans frontières place la RDC au 130e rang sur 180 pays et relève notamment les difficultés particulières rencontrées par les médias dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.

On ne peut donc parler de liberté éditoriale sans prendre en compte la sécurité des journalistes, leur autonomie économique et la capacité des rédactions à résister aux injonctions extérieures.

Mais l’indépendance ne consiste pas seulement à résister aux pressions de ceux que l’on combat. Elle exige aussi de garder sa liberté de jugement à l’égard de ceux dont on partage les idées ou les intérêts.

C’est surtout dans cette seconde situation que l’épreuve est la plus difficile.

Un journaliste doit pouvoir contredire un responsable politique auquel il s’identifie, interroger une organisation qu’il soutient, examiner les pratiques d’une institution dont il partage les valeurs et publier une information qui dérange son propre environnement.

Sans cette liberté de contradiction, l’indépendance risque de rester une simple déclaration de principe.

La Charte mondiale d’éthique des journalistes de la Fédération internationale des journalistes, adoptée en 2019, rappelle à ce propos que la responsabilité du journaliste envers le public prime sur toute autre responsabilité, notamment envers les employeurs et les pouvoirs publics. Le respect des faits, le droit du public à connaître la vérité et l’indépendance figurent parmi les exigences fondamentales de la profession.

Le journalisme n’a pas besoin d’épithètes, mais de garanties professionnelles

Mon propos, à travers cette tribune, n’a pas pour but de demander aux journalistes de devenir des individus sans convictions, sans sensibilité ou indifférents aux réalités de leur société. Une telle exigence serait irréaliste et irait à l’encontre de l’histoire même du métier.

Ma préoccupation est plutôt de rappeler que les convictions ne donnent aucun privilège déontologique :

  • Être patriote n’autorise pas à taire une information dérangeante.
  • Être militant ne permet pas de choisir les faits en fonction d’une cause.
  • Être croyant ne dispense pas de l’examen critique.
  • Être engagé ne donne pas le droit de transformer l’information en instrument de persuasion.

Et surtout, quelles que soient les convictions dont nous pouvons nous revêtir, rien ni personne ne nous donne le droit ni le pouvoir de juger de l’engagement ou pas des autres confrères.

La distinction fondamentale n’oppose donc pas le journaliste engagé à celui qui ne le serait pas. Elle sépare plutôt celui qui conserve la maîtrise de son jugement professionnel de celui qui accepte de le soumettre à des intérêts, des appartenances ou des impératifs extérieurs à sa mission d’information.

Dans une société aussi traversée de tensions que la RDC, cette exigence est loin d’être secondaire. Elle touche à la qualité du débat public, à la confiance des citoyens envers les médias et à la capacité de l’information à aider chacun à mieux comprendre les enjeux nationaux.

Les épithètes peuvent décrire les convictions d’un individu, ses engagements ou ses appartenances. Elles ne devraient ni suffire à déterminer sa crédibilité ni servir à éviter l’examen de son travail.

Une autre vérité : si le journaliste n’est pas tenu d’être neutre dans toutes ses convictions humaines, il est tenu de préserver sa liberté de jugement dans l’exercice de son métier.

Engagé, patriote, militant, dévot ou autre, les qualificatifs peuvent être multiples. Mais, au-delà des appartenances et des sensibilités, le journalisme ne peut renoncer à son exigence première : rendre compte des faits, même lorsqu’ils dérangent ceux qui les rapportent, ceux qui les contestent, ceux qui les détiennent, ceux dont on parle, etc.

Nul n’est maître de l’information, ni le journaliste, ni l’acteur, ni même le public destinataire. L’information est neutre, souveraine et s’oppose à tous.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *