Le 29 octobre 2026 à Kinshasa, le Vice-premier ministre en charge des transports ,voies de communication et Désenclavement , Jean-Pierre Bemba, a signé des contrats pour réhabiliter, moderniser ou construire 13 aéroports à travers le pays. Présenté comme une « étape historique », ce programme est financé par le Trésor public et s’inscrit dans la vision du président Félix-Antoine Tshisekedi pour le désenclavement des provinces.
Quatre entreprises, treize plateformes, aucune à Beni
La liste des aéroports couverts par les contrats suscite pourtant une question gênante : où est passé Beni-Mavivi dont les faibles efforts locaux ont déjà commencé à produire des efforts notables ?
Les contrats sont répartis entre quatre entreprises :
- SAFRICAS : Boende (Tshuapa), Kalemie (Tanganyika), Kikwit (Kwilu) ;
- SAFRIMEX : Bandundu (Kwilu), Bumba et Lisala (Mongala), Tshikapa (Kasaï), Matadi (Kongo-Central) ;
- SOKERICO : Gbadolite (Nord-Ubangi), Buta-Zega (Bas-Uélé) ;
- MODERN CONSTRUCTION : Gemena (Sud-Ubangi), Mbandaka (Équateur), Muanda (Kongo-Central).
L’aéroport de Beni, au Nord-Kivu, ne figure donc nulle part dans cette liste.
Beni : Une priorité écrite noir sur blanc, par deux fois
L’omission est d’autant plus troublante que Beni n’est pas un dossier oublié au fond d’un tiroir. Il a été inscrit en tête des urgences par les plus hautes instances de coordination entre l’État central et les provinces.
En effet, à l’issue de la 12e session de la Conférence des Gouverneurs de province, tenue à Kolwezi du 10 au 13 juin 2025, la Commission Reconstruction et Infrastructures avait recommandé de « construire et/ou réhabiliter trois aéroports, dont celui de Beni (de toute urgence), Mongala et Sankuru d’ici juin 2026 ».
La recommandation avait été adoptée en plénière et elle figure dans la feuille de route de mise en œuvre, assortie d’un indicateur et d’un calendrier.
À Kolwezi, le chef de l’État s’était engagé devant les gouverneurs à ce que ces recommandations soient « traduites en actions concrètes », sous la supervision de son Directeur de Cabinet.
Convoquée pour décembre 2025, puis décalée au 24-27 mars 2026, la 13e session, tenue à Bandundu (Kwilu), a répété la même demande. Comme à la deuxième session, le rapport de cette session recommande d’« accélérer la réhabilitation et construction des aéroports de Beni (en urgence), Gemena, Lisala, Tshikapa et Lodja ».
Deux sessions successives ont donc désigné Beni comme urgence, mais les actes en ont décidé autrement.
Le tri entre les cinq aéroports de la 13e session
Le contraste est net. Sur les cinq aéroports cités par la 13e session, Gemena, Lisala et Tshikapa figurent bien dans les contrats du 29 octobre. Beni, que la liste qualifiait pourtant « d’urgence », en est absent.
Les contrats sont ainsi allés à des plateformes citées dans les recommandations, et à d’autres qui n’y étaient pas.
Le VPM Bemba Gombo a tout simplement passé outre l’ordre de priorité fixé par les gouverneurs pour Beni, et cela pour des raisons non explicitement articulées.
L’enjeu sécuritaire et économique ignoré
Si la conférence des Gouverneurs, présidée personnellement par le Président de la République, a classé Beni « urgent » à deux reprises, c’est en raison de sa position stratégique.
Dans une région du Nord-Kivu marquée par l’insécurité, une plateforme aéroportuaire fonctionnelle faciliterait la mobilité des forces et l’acheminement de l’aide humanitaire, et elle désenclave une zone isolée.
Beni est aussi l’une des plaques tournantes économiques indéniable de la région.
Ces arguments, et bien d’autres, ont ainsi justifié son inscription parmi les urgences de juin 2026, et cela à deux reprises.
Le rapport de la 12e session rappelle, en effet, que les provinces de l’Est affrontent la guerre d’agression menée par le Rwanda et ses supplétifs de l’AFC/M23. Cette guerre a entravé la mise en œuvre des recommandations dans plusieurs provinces.
L’insécurité est précisément ce qui plaiderait pour investir à Beni, et non ce qui devrait en justifier l’exclusion.
Les questions qui restent sans réponse
Plusieurs points demandent des éclaircissements officiels face à cette situation : quels sont les critères qui ont présidé à la sélection des 13 aéroports retenus ? Comment les quatre entreprises attributaires des marchés ont-elles été choisies (appel d’offres, gré à gré) ? Pourquoi Beni, urgence consignée dans deux feuilles de route, a-t-il été écarté ?
Pourtant le ministre des infrastructures et travaux publics, John Banza Lunda, de passage à Beni, avait visité cet aéroport qui sera baptisé « Étienne Tshisekedi wa Mulumba « . Il avait noté l’urgence pour le gouvernement central d’appuyer les efforts de la population et du gouvernement provincial qui se battent pour récolter les taxes sur le café et le cacao afin de parvenir à construire brique sur brique cet aéroport.
Un volet distinct est-il prévu pour Beni, ou cet aéroport est -il écarté ? Et, last but not least, qu’en est-il de l’échéance de juin 2026 fixée à Kolwezi et désormais dépassée ?
Une crédibilité en jeu
Au-delà de Beni, le dossier interroge la cohérence de l’action publique. Quand les recommandations adoptées par les 26 gouverneurs et validées par le chef de l’État s’écartent de la liste des contrats signés, la Conférence des Gouverneurs risque de passer pour une simple chambre d’enregistrement.
À Kolwezi, la Première ministre avait elle-même plaidé pour un « partenariat solide » entre Kinshasa et les provinces.
En l’état, l’oubli de Beni apparaît soit comme une erreur à corriger, soit comme un choix qu’il faudra expliquer.
Les autorités du Nord-Kivu interrogées affirment, pour leur part, n’avoir pas été consultées depuis la fin de la dernière session de la conférence des Gouverneurs, ne fût-ce que pour transmettre des données qui auraient pu être analysées dans le cadre des marchés qui viennent d’être conclus.
Dans tous les cas, les populations du Grand Nord-Kivu attendent une réponse.
En attendant, les commentaires vont bon train au sein de la population où le sentiment dominant est au sabotage attribué à Jean-Pierre Bemba. Ici, en effet, on se demande si les réminiscences des rébellions des années 2000 n’influent pas sur les comportements des uns et des autres, ce qui serait bien dommage.
Mais la plus grande question qui se pose reste de savoir comment et pourquoi des décisions prises sous la garance du Chef de l’État lors de deux conférences des Gouverneurs successives peuvent avoir été ainsi ignorées, sans aucune explication, du reste dans une démarche aux contours légaux qui restent à élucider.
Dossier à suivre.
JDW

