Martin Fayulu et la question « Banyamulenge » : propos gravement hasardeux d’un aspirant Président de la République

Lors d’une prise de parole publique récente à Bruxelles devant la diaspora congolaise et les médias, Martin Fayulu Madidi s’est aventuré sur le terrain hautement inflammable de la géopolitique interne, du droit coutumier et de la cartographie sociologique des populations rwandophones de la République Démocratique du Congo. Alors que l’Est du pays est à nouveau ensanglanté par l’imbrication des rivalités régionales, des velléités expansionnistes du pouvoir rwandais et du traumatisme jamais refermé du transfert des fractures politiques et ethniques de Kigali sur le sol congolais depuis 1959 et 1994, les déclarations du leader de la coalition Lamuka résonnent avec une gravité particulière.

Interrogé sur le statut des Tutsis du Sud-Kivu, Fayulu a soutenu sans détour que, sur le plan anthropologique et de la carte coutumière, la catégorie de « tribu Banyamulenge » n’existe pas, qualifiant cette appellation de sociologiquement récente et dénuée de toute chefferie ou secteur traditionnel répertorié à la création de l’État.

S’il opère une distinction technique en affirmant que la nationalité congolaise est individuelle et accessible conformément aux lois de la République, il a fermement martelé qu’elle ne donne droit à la revendication d’aucun « territoire » ni d’aucune chefferie propre, s’opposant catégoriquement à toute entité administrative décentralisée telle que Minembwe, au nom de la lutte contre la balkanisation du pays.

Ces propos, qui certes se voulaient l’expression d’un légalisme strict, apparaissent en réalité comme un glissement idéologique singulièrement dangereux pour un homme qui aspire à diriger la Nation. En réduisant une problématique humaine et sécuritaire d’une densité extrême à une simple sentence d’inexistence tribale, Martin Fayulu fait preuve d’un aveuglement stratégique qui fragilise l’idéal de rassemblement républicain censer le caractériser en raison de ses ambitions politiques.

Une lecture réductionniste face à la complexité de la cartographie transfrontalière

L’analyse rigoureuse des dynamiques sociologiques de l’Est congolais démontre que la question des communautés tutsies et des populations d’expression kinyarwanda s’articule autour de vagues historiques distinctes et d’ancrages territoriaux spécifiques :

Au Nord-Kivu : La présence des Banyarwanda Tutsis s’inscrit aussi bien dans l’autochtonie de territoires comme le Rutshuru et le Masisi que dans les transplantations administrées de main-d’œuvre pastorale et agricole organisées par le pouvoir colonial belge dès 1930 (Missions d’Immigration des Banyarwanda – MIB), ultérieurement amplifiées par l’accueil des réfugiés politiques rwandais post-1959.

Au Sud-Kivu : La présence des populations pastorales tutsies sur les Hauts Plateaux d’Itombwe, de Fizi, de Mwenga et d’Uvira remonte aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, bien avant le tracé des frontières coloniales de Berlin en 1885.

L’émergence de l’ethnonyme « Banyamulenge » au début des années 1970 — forgé à partir d’un toponyme local, la colline de Mulenge — a répondu à une volonté sociologique de se détacher de l’allégeance politique au Rwanda pour affirmer un ancrage territorial exclusivement congolais.

En contestant brutalement la légitimité de cet identifiant communautaire au motif qu’il ne correspond pas à une « tribu précoloniale répertoriée », Martin Fayulu entretient une confusion funeste entre l’autochtonie coutumière et le droit civique républicain.

La Loi n° 04/024 de 2004 sur la nationalité fixe la référence d’ancrage historique au 30 juin 1960 : est Congolais d’origine tout individu appartenant aux groupes et nationalités présents sur le territoire national à l’indépendance.

Selon l’énoncé de cette loi, la nationalité congolaise ne saurait dépendre de la possession d’une chefferie traditionnelle ancestralement reconnue.

De la rigidité doctrinale aux exigences de la concorde républicaine

L’analyse comparative des prises de position de Martin Fayulu face aux impératifs d’un apaisement national – censé animer un aspirant père de la nation – trahit met un fossé dogmatique profond, articulé autour de quatre dimensions stratégiques majeures.

Sur le plan du statut identitaire, la posture de Martin Fayulu se caractérise par un rejet catégorique de l’ethnonyme « Banyamulenge », qu’il réduit à une création sociologique récente dépourvue de consistance tribale. À l’opposé, les exigences d’un compromis républicain imposent la reconnaissance objective d’une communauté locale sociologiquement réelle, ancrée dans l’histoire régionale et pleinement intégrée à la Nation.

S’agissant des droits civiques et de la nationalité, le leader de Lamuka tolère une citoyenneté accordée à titre strictement individuel, mais il la prive de tout ancrage territorial et de reconnaissance collective. Le cadre républicain exige, pour sa part, la garantie d’une pleine citoyenneté conformément à la législation de 2004 — qui prend pour repère le 30 juin 1960 — protégeant ainsi les citoyens d’origine rwandophone contre toute forme de stigmatisation ou de suspicion d’apatridie.

Sur le terrain foncier et coutumier, Martin Fayulu oppose une fin de non-recevoir absolue à toute concession spatiale, brandissant le spectre du morcellement du territoire. Une approche conciliante privilégie plutôt la sécurisation des droits pastoraux et d’usage pour les populations d’éleveurs, sans pour autant altérer la légitimité ou l’autorité des chefferies traditionnelles ancestralement reconnues aux communautés Babembe, Bafuliiru, Bavira et Banyindu.

Enfin, sur le plan géopolitique, l’analyse de l’opposant demeure focalisée de manière unilatérale sur la menace de balkanisation et la contrainte administrative. À l’inverse, une vision d’État globale vise prioritairement la restauration effective de la souveraineté républicaine, le démantèlement des groupes armés et le rejet intraitable des velléités expansionnistes des puissances étrangères.

L’alimentation des discours de haine et le péril sécuritaire

Au-delà de la faiblesse de son argumentation anthropologique, la prise de parole de Martin Fayulu soulève une vague d’inquiétudes majeures quant à ses répercussions politiques et sécuritaires sur le terrain.

Alimentation du déni d’existence et de la stigmatisation : En remettant en cause l’identité collective d’une communauté entière, ces propos apportent une caution politique involontaire aux rhétoriques de haine et aux campagnes de rejet identitaire qui ciblent les civils rwandophones dans l’Est du pays.

Exacerbation du piège sécuritaire : L’histoire récente du Kivu démontre que le sentiment d’exclusion civique et de déni de nationalité jette les populations vulnérables dans les bras des milices d’autodéfense (Twirwaneho, Ngumino) et sert de prétexte aux agressions directes ou par procuration orchestrées par certains régimes voisins.

Confusion entre citoyenneté et pouvoir foncier : En laissant entendre que reconnaître une communauté équivaut à lui brader des terres coutumières, Fayulu attise inutilement la défiance des communautés avoisinantes (Babembe, Bafuliiru, Bavira, Banyindu), compromettant les efforts de coexistence pacifique sur les Hauts Plateaux.

L’urgence d’une hauteur d’État

Un homme d’État aspirant à la magistrature suprême ne peut se fermer aux subtilités de l’Histoire ni céder aux populismes identitaires. L’apaisement durable de l’Est de la République Démocratique du Congo exige une double fermeté : d’une part, la neutralisation sans concession de toutes forces négatives étrangères, sans distinction, et le rejet absolu des velléités expansionnistes du pouvoir rwandais ; d’autre part, la garantie inconditionnelle des droits civiques de chaque citoyen congolais sous le manteau protecteur de la République.

En abordant la question banyamulenge sous l’angle de la négation sociologique plutôt que sous celui de l’intégration républicaine et de la souveraineté sécuritaire, Martin Fayulu a manqué l’occasion d’incarner le rassembleur d’une nation blessée.

À l’heure où la RDC lutte pour son intégrité et sa cohésion nationale, les leaders politiques de premier plan se doivent d’élever leur discours au niveau des exigences de l’État, sous peine de nourrir les fractures qu’ils prétendent combattre.

Jonas Eugène Kota

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