OIF : Des cadavres dans les placards de Louise Mushikiwabo

Alors que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) s’apprête à aborder une phase décisive avec le renouvellement prochain des mandats à la faveur du Sommet de la Francophonie prévu cette année au Cambodge, des faits troublants refont surface autour de la gouvernance de sa secrétaire générale, Louise Mushikiwabo. Des révélations qui ne sont pas nouvelles — elles remontent à des enquêtes publiées dès 2023 dans la presse canadienne et européenne — mais qui prennent aujourd’hui une résonance particulière au moment où le Rwanda a officiellement reproposé sa candidate pour un troisième mandat à la tête de l’institution.

Ces révélations jettent une lumière crue sur une gestion interne vivement critiquée ces dernières années et posent une question centrale : l’OIF peut-elle continuer à prôner la démocratie, les droits humains et la bonne gouvernance tout en fermant les yeux sur des pratiques dénoncées en son propre sein et sur les contradictions majeures de l’État qui porte la candidature de sa dirigeante ?

Un climat interne jugé toxique

Le 3 avril 2023, Le Journal de Montréal, citant une enquête obtenue par l’Agence QMI, révélait que le Canada décidait de couper trois millions de dollars de financement volontaire à l’OIF, à la suite d’un sondage interne dévastateur sur le climat de travail au sein de l’organisation.

Cette consultation, menée auprès de 209 employés sur environ 300, dressait un tableau alarmant : 44 % des répondants estimaient avoir été victimes de harcèlement moral ; 9 % déclaraient avoir subi du harcèlement sexuel ; 46 % affirmaient ne pas avoir été en mesure de signaler les faits ; 75 % de ceux qui l’avaient fait jugeaient que leurs démarches n’avaient produit aucun résultat concret.

Dans une lettre datée du 2 avril 2023 adressée à Louise Mushikiwabo, la ministre canadienne des Affaires étrangères, Mélanie Joly, évoquait des faits « troublants » et un « recul » dans les méthodes de gestion de l’OIF, rappelant la « tolérance zéro » du Canada envers le harcèlement et son attachement aux principes de transparence et de redevabilité.

Selon des sources gouvernementales canadiennes, la secrétaire générale aurait minimisé ces résultats lors d’une réunion du Conseil permanent de la Francophonie, évoquant des « biais » et remettant en cause la méthodologie du sondage — une réaction jugée « peu rassurante pour la suite ».

Concentration des pouvoirs et décisions controversées

À ces accusations s’ajoutent des critiques sur la restructuration de l’organigramme de l’OIF. Louise Mushikiwabo est accusée de s’être arrogé des pouvoirs au détriment d’autres cadres dirigeants, notamment de l’administratrice de l’OIF, la Québécoise Caroline St-Hilaire.

Profitant d’une période de transition avant l’entrée en fonction de cette dernière, la secrétaire générale aurait procédé à des nominations discrétionnaires et retiré à l’administratrice certaines prérogatives clés, notamment en matière de représentations internationales. Des décisions prises « sans préavis, sans consultation et en l’absence d’administrateur », dénonçait Mélanie Joly, et qui ont directement motivé la suspension temporaire du financement canadien.

Les 3 millions de dollars retirés représentaient l’intégralité de la contribution volontaire du Canada à l’OIF, dont la contribution globale annuelle dépasse pourtant 15 millions d’euros.

Un passif financier récurrent

Les critiques ne s’arrêtent pas à la gestion humaine. En 2021 déjà, une enquête de presse révélait que Louise Mushikiwabo avait dépensé 120 000 dollars pour son installation dans un nouvel appartement de fonction, au loyer mensuel de 18 000 dollars. Des révélations qui faisaient écho à des scandales plus anciens, notamment sous le mandat de Michaëlle Jean, dont les dépenses avaient également suscité une vive polémique avant l’adoption, en 2018, de nouvelles règles de transparence financière au sein de l’OIF.

La contradiction rwandaise

Au-delà de la personne de Louise Mushikiwabo, c’est aussi la candidature du Rwanda qui interroge. Kigali, qui la soutient pour un troisième mandat, est régulièrement pointé du doigt pour son éloignement des valeurs cardinales de la Francophonie : démocratie, libertés publiques, respect des droits humains.

Le régime rwandais est également accusé de violations des conventions internationales relatives à l’intangibilité des frontières et au respect de la souveraineté des États, y compris de pays membres de l’OIF sont la RDC — une contradiction flagrante avec l’esprit même de l’organisation.

Un moment de vérité pour la Francophonie

À l’heure où les États membres s’apprêtent à trancher sur l’avenir de la direction de l’OIF, ces « cadavres dans les placards » rappellent que la crédibilité de l’institution est en jeu. Le renouvellement des mandats ne saurait faire l’économie d’un examen rigoureux du passé, tant sur le plan de la gouvernance interne que sur la cohérence politique et morale des candidatures soutenues.

Pour la Francophonie, le prochain sommet pourrait bien être celui d’un moment de vérité.

Jonas Eugène Kota

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