Alors que la RDC a besoin de toutes ses forces vives pour défendre son intégrité territoriale, mobiliser l’opinion et porter le combat de la paix, les journalistes, eux, voient grandir leurs inquiétudes face aux pressions, aux intimidations et aux menaces qui entourent l’exercice de leur métier. Un paradoxe préoccupant, à l’heure où le gouvernement entend mobiliser les médias autour d’une cause nationale : comment bâtir un front médiatique crédible si ceux qui doivent le faire vivre travaillent dans un climat d’inquisition et d’insécurité professionnelle ? Le cas de notre consœur Myriam Boketshu et de Top Congo FM remet cette question au cœur du débat et appelle une réaction urgente de l’autorité.
Il y a là une contradiction que les autorités ne peuvent se permettre d’ignorer. Dans un contexte marqué par les défis sécuritaires et les enjeux de souveraineté nationale, la presse constitue, toutes choses restants égales par ailleurs, un relais essentiel pour éclairer l’opinion, déconstruire les discours de désinformation et accompagner les efforts en faveur de la paix.
Encore faut-il que les professionnels de l’information puissent remplir cette mission en toute responsabilité sans craindre que leurs prises de position, leurs analyses ou les sujets qu’ils abordent les exposent à des campagnes d’inquisition, d’intimidation, à des menaces ou à des représailles.
Aujourd’hui , les inquiétudes exprimées au sein de la profession dessinent un climat qui mérite une attention particulière. La polémique visant Myriam Boketshu, journaliste à Top Congo FM, en offre une illustration préoccupante. Les réactions hostiles suscitées par ses dernières interventions dans les programmes pourtant connus de sa chaîne posent une question qui dépasse sa personne et le média qui l’emploie : jusqu’où peut aller la contestation d’une parole journalistique sans basculer dans l’intimidation de celles et ceux qui la portent ?
Ce propos n’est pas de soustraire les journalistes à la critique ni de leur reconnaître un droit à l’erreur sans responsabilité. Il est, tout en maintenant le curseur sur le contexte, de préserver une frontière fondamentale : celle qui sépare la contradiction, indispensable au débat démocratique, des attaques personnelles et des pressions susceptibles d’entraver la liberté d’informer.
Des journalistes qui ont pris leurs responsabilités. Et le gouvernement ?
Il convient de rappeler une autre réalité que le débat actuel tend à reléguer au second plan : les professionnels des médias n’ont pas attendu que les pouvoirs publics leur dictent une conduite patriotique pour s’engager en faveur de la paix. Ils ont pris des initiatives, participé à des concertations, adopté des principes de responsabilité et accepté de soumettre leur travail à des exigences renforcées, précisément parce que la crise sécuritaire impose une vigilance particulière dans le traitement de l’information.
Et ce rappel est utile.
Le 10 mars 2025, à Kinshasa, à l’initiative de Journaliste en danger (JED) et de l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC), avec l’appui du ministère de la Communication et Médias, un forum national consacré à l’engagement des médias pour la paix, la sécurité et l’unité nationale a réuni des professionnels autour de la situation sécuritaire dans l’Est du pays. À cette occasion, les participants ont adopté une déclaration d’engagement pour la paix et la sécurité face à la guerre d’agression contre la RDC.
L’objectif était de faire de la responsabilité journalistique une contribution effective à la défense de la souveraineté nationale, à la cohésion sociale et à la recherche de la paix, sans renoncer aux exigences de vérification, d’objectivité et d’indépendance qui fondent le métier. Dans un environnement saturé de récits concurrents, de propagande et de désinformation, les médias s’étaient engagés à exercer leur mission avec une rigueur accrue, sans devenir les relais mécaniques d’une quelconque partie.
En juillet 2025, cette dynamique a été prolongée à l’occasion du séminaire-atelier organisé du 18 au 20 juillet autour du plan stratégique d’engagement des médias dans le suivi de l’accord de paix de Washington. Les travaux ont débouché sur une feuille de route destinée à structurer une couverture médiatique cohérente et responsable du processus de paix.
Parmi les résolutions figuraient la création d’un observatoire médiatique de suivi de l’accord, l’élaboration d’un guide pratique pour la couverture des processus de paix et la production régulière de contenus consacrés à la mise en œuvre des engagements pris.
Cette initiative a également donné lieu à la Déclaration de Kinshasa. Le ministre Patrick Muyaya, qui avait reçu les documents de référence issus de ces travaux, avait salué la démarche et annoncé la poursuite de la concertation.
Au Cercle de Kinshasa, en avril 2026, la profession a de nouveau été appelée à formaliser son engagement citoyen en faveur d’un journalisme responsable en période de guerre. Les discussions et les initiatives portées dans ce cadre ont remis au premier plan les exigences d’éthique, de déontologie, de vérification des informations et de lutte contre la désinformation.
Ces engagements poursuivent une ambition noble : éviter que les médias ne deviennent des instruments de manipulation, protéger la population contre les informations trompeuses et contribuer à la cohésion nationale. Ils traduisent aussi une volonté de la profession de participer à l’effort collectif sans abandonner son indépendance.
Mais une question s’impose désormais avec insistance : qu’a-t-il été fait, en retour, pour que les journalistes disposent des conditions matérielles, institutionnelles et sécuritaires leur permettant d’assumer les responsabilités auxquelles ils ont souscrit ?
Le déséquilibre des engagements ne peut devenir la norme
C’est ici que le bât blesse. Dans les actes et les feuilles de route successifs, les professionnels des médias ont accepté de renforcer leurs exigences déontologiques et leur contribution à la lutte contre la désinformation. En revanche, les engagements gouvernementaux relatifs à l’amélioration des conditions d’exercice de la profession, au soutien aux médias et à la protection effective des journalistes attendent toujours, selon le constat éditorial porté par Congo Guardian, une matérialisation à la hauteur des promesses formulées.
Lire notre précédent article en cliquant sur ce lien : https://congoguardian.com/2026/10/14/front-mediatique-pour-la-paix-en-rdc-monsieur-le-ministre-lheure-de-laccomplissement-des-promesses-et-des-engagements-est-venue/
Il faut certes reconnaître que des initiatives de concertation ont été organisées et que des annonces ont été faites. La table ronde nationale du 12 octobre 2026, au Cercle de Kinshasa, consacrée à la sécurité et à la responsabilité des journalistes, en constitue un exemple récent.
Le gouvernement y a notamment évoqué la reconnaissance de la carte d’identité professionnelle, l’articulation entre le droit de la presse et le droit pénal ainsi que le renforcement des mécanismes de protection.
Mais il faut savoir distinguer la tenue d’une réunion de l’exécution des engagements qui en découlent. Une concertation, même importante, ne constitue pas à elle seule une garantie de sécurité.
Une promesse de réforme ne remplace pas son application. Et une annonce de soutien ne saurait tenir lieu de politique effective si les moyens, les procédures et les dispositifs attendus ne sont pas mis en place.
Sur ce terrain, la profession est en droit de demander des comptes. Où en sont les mécanismes concrets de protection des journalistes ? Quel suivi a été réservé aux engagements en faveur de la viabilité économique des médias ? Quelles mesures ont effectivement été prises pour faciliter l’accès à l’information publique, protéger les reporters sur le terrain et garantir que les différends portant sur les contenus journalistiques soient traités selon les procédures prévues par la loi ?
Cartons pleins pour les journalistes et les médias, case vide côté gouvernement
À ce jour, alors que s’accumulent les engagements des journalistes et des médias, ceux du gouvernement mis en avant dans le débat sur le front médiatique ne se sont encore jamais traduits par les garanties et les soutiens attendus par la profession. C’est ce décalage entre les engagements annoncés et leur concrétisation qui nourrit la frustration et fragilise la confiance.
Le gouvernement ne peut durablement demander aux journalistes de faire preuve de discipline, de patriotisme et de responsabilité sans rendre compte, en retour, de l’exécution de ses propres engagements. La responsabilité doit être réciproque.
Elle ne saurait être une exigence adressée exclusivement à ceux qui informent, tandis que les obligations de l’État seraient renvoyées à un horizon indéfini.
Pour l’heure, on retiendra que le cas de Myriam Boketshu dépasse les frontières d’une polémique sur les réseaux sociaux. Il touche à la confiance que les professionnels peuvent avoir dans leur environnement de travail et à la capacité des institutions à garantir un espace public dans lequel les opinions s’affrontent sans que les personnes soient menacées.
Monsieur le Ministre, il est temps de passer des engagements aux actes
C’est alors ici le lieu de retourner les regards vers la tutelle qui, à juste titre, a régulièrement insisté sur le rôle des médias dans la défense de la souveraineté informationnelle, la lutte contre la désinformation et la consolidation de la paix. Cette vision est légitime.
Mais elle ne pourra produire les résultats escomptés si elle n’est pas accompagnée de mesures tangibles pour améliorer la sécurité, la liberté d’action et les conditions de travail des journalistes.
Le moment est venu de donner une suite concrète aux engagements pris lors des rencontres de l’Hôtel Béatrice et du Cercle de Kinshasa, ainsi qu’aux différentes feuilles de route élaborées depuis 2025.
Il s’agit de mettre, enfin, de rassurer les partenaires médiatiques en mettant en place les mécanismes de protection accessibles et réactifs, permettant de signaler les menaces, de prévenir les agressions et d’assurer un suivi transparent des incidents. Les organisations professionnelles doivent pouvoir transmettre leurs alertes et obtenir des réponses précises en temps réel, plutôt que de devoir répéter indéfiniment les mêmes appels.
Il importe également de renforcer le dialogue entre le ministère, le CSAC, l’UNPC, JED, les rédactions, les autorités judiciaires et les services de sécurité. Ce cadre devrait permettre de clarifier les procédures, de prévenir les tensions et de veiller à ce que les décisions affectant les médias soient prises sur une base légale, avec des motifs transparents et des possibilités de recours effectives.
Enfin, la question des conditions économiques de la presse ne peut être écartée. Des rédactions fragilisées financièrement disposent de moins de moyens pour déployer des équipes sur le terrain, conduire des enquêtes indépendantes et vérifier les informations dans des zones difficiles d’accès.
La viabilité économique des médias n’est pas une simple revendication corporatiste : elle participe à la qualité de l’information disponible pour les citoyens. Les mesures de soutien annoncées doivent donc être clarifiées, encadrées et, lorsqu’elles sont prévues, effectivement mises en œuvre sans compromettre l’indépendance éditoriale des bénéficiaires.
Ces propositions ne visent pas à accorder aux journalistes un statut d’exception. Elles tendent à faire en sorte que les obligations de la profession et celles des institutions se renforcent mutuellement, dans le respect de la loi et de l’intérêt général.
Le front médiatique ne se gagnera pas contre les journalistes
La RDC ne peut se permettre de gaspiller les ressources professionnelles dont elle dispose au moment où elle a besoin d’une information crédible, indépendante et responsable. La bataille pour la paix se joue sur le terrain diplomatique et sécuritaire, mais aussi dans les médias, dans les débats publics et dans la capacité des citoyens à distinguer les faits des manipulations.
Les journalistes ont accepté de contribuer à cet effort. Ils ont signé des engagements, adopté des principes et participé à des initiatives visant à structurer leur contribution à la paix. Ils ne demandent pas à être dispensés de leurs responsabilités. Ils demandent que leurs droits soient respectés, que leur sécurité soit prise au sérieux et que les engagements pris à leur égard ne restent pas de simples déclarations.
Il serait paradoxal de vouloir faire de la presse un pilier du front médiatique pour la paix tout en laissant s’installer un climat dans lequel les professionnels de l’information se sentent de plus en plus exposés.
Une mobilisation crédible ne peut être fondée sur la peur. Elle suppose la confiance, la transparence et la reconnaissance de l’indépendance de ceux qui y participent.
On ne peut demander à la presse de tenir le front de la paix si, dans l’exercice même de sa mission, elle a le sentiment d’être livrée à l’insécurité. Le partenariat entre le gouvernement et les médias ne sera crédible que lorsque la responsabilité cessera d’être une exigence à sens unique et que la liberté d’informer sera reconnue, protégée et garantie dans les faits.
Jonas Eugène Kota

