Documents croisés de Kinshasa et de Luanda sur le dialogue politique inclusif en RDC : Refonte totale de l’État et relecture de la constitution contre réconciliation avant tout sans débat sur la constitution

Dans la première partie de l’analyse croisée de la note conceptuelle du gouvernement congolais sur le dialogue politique inclusif projetée en RDC et la feuille de route ad hoc du Gouvernement angolais, Congo Guardian a présenté le contexte, l’enjeu ainsi que les positions reflétées dans ces deux documents. Ceux-ci dégagent des points de convergence, notamment quant au fait que le dialogue des armes ne constituent nullement la voie appropriée pour la paix et la réconciliation.

Les divergences apparaissent cependant au niveau de la vision de ce dialogue. Si Kinshasa projet une vaste refonte de l’État avec, en ligne de mire, la restauration de la paix et l’autorité de l’État, Luanda voit plutôt un cadre de dialogue ayant pour objectif la réconciliation nationale, écartant, dans ce cadre là, toute discussion sur la constitution.

Suite de l’analyse sur les lignes de convergence et les points de friction.

Kinshasa – Luanda : Deux architectures différentes pour un même dialogue

Les divergences entre Kinshasa et Luanda sur la perspective du dialogue politique inclusif apparaissent entre autres dans l’organisation envisagée.

La proposition congolaise prévoit plusieurs organes successifs : groupe de contact, commission préparatoire, sous-États généraux, groupes thématiques, plénière, bureau et secrétariat technique. Les travaux seraient largement pilotés par les institutions nationales avant la remise des conclusions au chef de l’État.

Le schéma angolais, lui, repose sur une médiation internationale plus visible. Le président angolais João Lourenço y est désigné comme médiateur principal, avec pour mission de « convoquer la tenue du Dialogue intercongolais », « superviser le déroulement général du Dialogue » et « présider la cérémonie de signature du Pacte de Luanda ».

Il est assisté du facilitateur désigné par l’Union africaine, Faure Gnassingbé, tandis qu’un Comité des sages réunit notamment le président Félix Tshisekedi, les représentants de la majorité, de l’opposition, de la CENCO, de l’ECC, de la société civile ainsi que d’autres personnalités appelées à faciliter la médiation.

Autre différence : Luanda fixe une représentation équilibrée entre majorité, opposition – y compris armée – et société civile, chacune disposant d’un tiers des 90 délégués prévus.

Le document insiste également sur des quotas précis : 40 % de femmes, 30 % de jeunes, une représentation des personnes vivant avec handicap ainsi que la présence des 26 provinces. Il prévoit enfin la participation de garants et d’observateurs internationaux, notamment la SADC, la CEEAC, l’EAC, la CIRGL, les Nations unies, les États-Unis, le Qatar et l’Union européenne afin de renforcer « la crédibilité » du processus et « la garantie de bonne fin des engagements ».

Les lignes de convergence

Malgré leurs différences, les deux textes se rejoignent sur plusieurs points essentiels.Ils reconnaissent tous deux que la crise de l’Est ne pourra être résolue sans une réponse politique nationale.

La note conceptuelle congolaise insiste sur la nécessité de replacer cette démarche dans une dynamique diplomatique plus large, notamment en « inscrivant dans le registre diplomatique la mobilisation internationale pour la paix » et en articulant les initiatives nationales avec les processus régionaux et internationaux.

De son côté, la feuille de route angolaise fixe parmi ses objectifs celui de « produire des orientations politiques claires pour l’articulation entre les efforts nationaux, régionaux et internationaux de paix », tout en veillant à « garantir la mise en œuvre effective des engagements résultant des Accords de Doha et Washington ».

Ils mettent également l’accent sur l’inclusivité, la recherche d’un consensus national, le renforcement de la souveraineté, la restauration de l’autorité de l’État et la nécessité de produire des réformes durables. Les deux documents considèrent, chacun avec son vocabulaire, que la paix durable passe autant par un accord politique entre Congolais que par une meilleure articulation avec les initiatives diplomatiques déjà engagées.

Les véritables points de friction

Les différences les plus importantes concernent toutefois quatre questions.

La première porte sur la Constitution. Alors que la note conceptuelle congolaise envisage explicitement « une relecture, une réécriture et, logiquement, un changement de la Constitution », avant d’évoquer comme perspective « l’avènement de la Quatrième République, à l’issue d’une éventuelle période de transition », la feuille de route angolaise adopte une position diamétralement opposée en affirmant que « la Constitution ainsi que, notamment et surtout ses dispositions intangibles, ne peuvent faire l’objet d’un quelconque débat pendant le Dialogue intercongolais ».

C’est sans doute sur ce point que les deux approches apparaissent à ce jour les plus éloignées.

La deuxième concerne la nature du processus. Kinshasa présente un vaste chantier de refondation institutionnelle ; Luanda privilégie un dialogue de réconciliation destiné à restaurer la confiance politique.

La troisième touche au pilotage. Le document congolais laisse aux institutions nationales la maîtrise du processus, tandis que la feuille de route angolaise accorde un rôle central à la médiation internationale conduite par João Lourenço et l’Union africaine.

Là où Kinshasa met en avant un processus « sous l’égide des Congolais eux-mêmes », Luanda confie au médiateur la responsabilité de convoquer le dialogue, d’en superviser le déroulement et de présider la signature du futur Pacte de Luanda.

Enfin, la quatrième divergence réside dans la transition politique. Là où la note conceptuelle ouvre la porte à une éventuelle période transitoire, le texte de Luanda ne développe aucun mécanisme allant dans ce sens, privilégiant plutôt une consolidation des institutions existantes dans le respect de l’ordre constitutionnel.

Une négociation encore ouverte

La diffusion simultanée de ces deux documents intervient alors que les discussions entre Kinshasa et Luanda se poursuivent discrètement.

Selon plusieurs sources diplomatiques, les deux parties ne discuteraient plus du principe même du dialogue, désormais accepté, mais de ses modalités concrètes : architecture institutionnelle, garanties politiques, rôle de la médiation africaine, composition des participants et articulation avec les accords de Washington et de Doha.

Autrement dit, les documents qui circulent aujourd’hui ne traduisent pas un accord définitif. Ils constituent plutôt les deux principales bases de travail autour desquelles s’organisent encore les négociations.

Une lecture attentive montre d’ailleurs que, malgré des différences parfois importantes, ces deux textes ne sont pas incompatibles. Ils poursuivent la même finalité – rétablir la paix, restaurer l’autorité de l’État et reconstruire le consensus national – mais proposent des chemins différents pour y parvenir. L’un ambitionne de déboucher sur un « Pacte de Luanda pour la réconciliation et le vivre-ensemble en République démocratique du Congo » ; l’autre se présente comme le socle d’une « Refondation de l’État pour le Salut de la Patrie ».

Ces deux formulations résument à elles seules la différence de philosophie entre les deux projets : l’un privilégie la réconciliation politique comme préalable à la stabilisation du pays, l’autre fait de la reconstruction de l’État la condition première d’une paix durable.

À mesure que les consultations diplomatiques se poursuivent entre les capitales de la région et que les tractations s’intensifient à Kinshasa, une question demeure désormais au cœur des discussions : le futur dialogue sera-t-il avant tout un forum de réconciliation politique, comme le souhaite Luanda, ou le point de départ d’une refondation institutionnelle profonde de la République, comme semble le défendre la note conceptuelle attribuée aux autorités congolaises ?

À ce stade, une certitude se dégage toutefois de ces deux documents : contrairement aux nombreuses spéculations qui ont accompagné ces derniers mois les discussions autour du dialogue politique inclusif, Kinshasa et Luanda apparaissent moins engagés dans une confrontation de visions que dans une négociation sur les contours d’un même objectif.

Les prochaines semaines diront si ces propositions croisées parviennent à se fondre dans un compromis politique capable de rallier les principales forces vives du pays et d’ouvrir une nouvelle séquence dans la quête, toujours inachevée, de la paix et de la stabilité en République démocratique du Congo.

Jonas Eugène Kota

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