Il circule, depuis le week-end dernier, dans des milieux réputés particulièrement bien informés, notamment diplomatiques à Kinshasa et à Luanda, deux documents attribués respectivement aux gouvernements congolais et angolais, qui lèvent un coin du voile sur les discussions en cours autour du futur dialogue politique inclusif en République démocratique du Congo.
Le premier est une « Note conceptuelle des États généraux de la Refondation de l’État pour le Salut de la Patrie (EG-RDC) », présentée comme la vision défendue par Kinshasa. Le second est une « Feuille de route du Dialogue intercongolais de Luanda », élaborée sous l’égide de la médiation angolaise.
La circulation simultanée de ces textes, dont Congo Guardian a pu se procurer des copies, intervient dans un contexte particulièrement sensible. Depuis plusieurs jours, la diplomatie congolaise multiplie les consultations entre Bujumbura, Luanda, Brazzaville et même Pretoria, tandis que Kinshasa a engagé, en coulisses, des tractations avec plusieurs acteurs politiques après que le président Félix Tshisekedi a marqué son accord de principe pour un dialogue politique sous l’égide de l’Union africaine. Dans le même temps, le débat sur une éventuelle réforme de la Constitution continue d’alimenter les tensions entre majorité et opposition.
À première lecture, ces deux documents poursuivent un objectif commun : sortir la RDC de la crise multidimensionnelle qui la frappe depuis plusieurs décennies. Mais derrière cette convergence de façade apparaissent des différences substantielles quant à la philosophie, à l’architecture et aux finalités du futur dialogue.
Deux textes, une même ambition : sortir la RDC de l’impasse
Les deux documents partent d’un constat identique : les réponses apportées jusqu’ici aux crises congolaises n’ont pas permis de rétablir durablement la paix.
Dans sa note conceptuelle, Kinshasa rappelle que le pays a organisé près d’une cinquantaine de conférences, dialogues, consultations et autres processus depuis l’indépendance, sans parvenir à traiter les causes profondes de l’instabilité. Le document souligne que « les Congolais n’ont jamais renoncé aux voies du dialogue. Fidèles à l’arbre à palabres à l’africaine, perçu comme un instrument de résolution des conflits, ils ont multiplié les initiatives pour ramener la paix dans le pays », avant de reconnaître que les nombreux forums organisés jusque-là « n’ont pas su aborder les véritables problèmes, ou alors n’y ont pas proposé des solutions appropriées ».
Kinshasa estime que ces difficultés trouvent leur origine dans la faiblesse structurelle de l’État congolais, la perte progressive de son autorité et les crises internes aggravées par les interventions extérieures.
La feuille de route angolaise dresse un diagnostic voisin. Elle souligne que, malgré les processus de Nairobi, Luanda, Washington et Doha, les violences persistent dans l’Est du pays. Elle présente dès lors le dialogue intercongolais comme un « impératif politique et historique » destiné à favoriser la réconciliation nationale et à jeter les bases d’un nouveau pacte social. Le document insiste surtout sur le fait que « le Dialogue intercongolais de Luanda n’entend pas être un forum de plus, mais bien une concertation responsable entre les filles et les fils de la République démocratique du Congo, unis pour conjurer le sort dramatique qui frappe leur pays depuis bientôt trois décennies ».
Sur ce premier point, les deux approches convergent : la crise congolaise ne peut plus être appréhendée sous le seul angle militaire ou diplomatique ; elle appelle également une réponse politique interne.
Kinshasa privilégie une refondation globale de l’État
C’est toutefois sur la nature même du processus que la proposition congolaise se distingue.
Loin de reprendre l’appellation de « dialogue politique », la note conceptuelle du Gouvernement congolais propose l’organisation d’États généraux de la Refondation de l’État pour le Salut de la Patrie, conçus comme un vaste chantier national chargé de repenser en profondeur les fondements de l’État congolais.
Le document précise que « les EG-RDC constituent un dialogue entre Congolais, portant sur des questions d’intérêt national, et se tiennent sous l’égide des Congolais eux-mêmes », insistant ainsi sur la volonté de privilégier une appropriation nationale du processus.
Le document développe également une réflexion particulièrement élaborée sur ce qu’il appelle la « fragilité structurelle » de l’État. Il passe en revue les capacités régaliennes, administratives, diplomatiques, économiques, politiques et symboliques de l’État congolais, avant de conclure qu’elles doivent être entièrement reconstruites afin de restaurer la souveraineté nationale et permettre à la RDC de retrouver son rôle de puissance régionale.
Cette démonstration s’appuie sur une affirmation particulièrement forte : « Un État véritablement national, congolais, souverain, entièrement entre les mains des Congolais et au service exclusif des intérêts du peuple congolais, reste encore à construire ».
La philosophie générale de la note conceptuelle de Kinshasa est résumée par une autre formule qui en constitue sans doute le cœur politique : « Le Congo, notre patrie, est en danger. Il est menacé dans son existence, tant comme Nation que comme État, par des forces endogènes et exogènes. La réponse envisagée ici pour y faire face est la refondation de l’État congolais. »
Cette philosophie débouche sur une série de réformes profondes : réorganisation des institutions, réforme de la gouvernance, refonte du système électoral, réaménagement territorial, certification des ressources naturelles, restructuration des mécanismes de défense et, surtout, adaptation de la Constitution aux nouvelles réalités nationales et régionales.
Luanda mise sur un pacte de réconciliation
De l’autre côté, la feuille de route angolaise adopte une logique sensiblement différente.
Le document ne propose pas une refondation institutionnelle préalable mais un Dialogue intercongolais de Luanda devant aboutir à la signature d’un Pacte de Luanda pour la réconciliation et le vivre-ensemble.
Dès son introduction, il affirme que « la République démocratique du Congo traverse une période marquée par des défis politiques, sécuritaires et sociaux persistants qui fragilisent la cohésion nationale, la stabilité des institutions et l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national ». Face à ce constat, il estime que « l’organisation d’un Dialogue intercongolais apparaît comme un impératif politique et historique » afin de « jeter les bases d’un pacte social durable pour la paix et le développement ».
Le texte insiste avant tout sur les principes devant gouverner les discussions : inclusivité, neutralité de la médiation, consensus, protection des minorités, participation des femmes, respect des victimes des conflits, rejet des prises de pouvoir par la force et transparence du processus.
Le premier de ces principes est particulièrement explicite : il prévoit une « participation représentative de toutes les forces vives de la nation, sans exclusion d’aucune force politique ou sociale significative ».
Contrairement à certaines appréhensions exprimées ces derniers mois dans le débat public congolais, le document affirme explicitement que les recommandations du dialogue devront s’inscrire dans le cadre de la Constitution. Il précise que le dialogue est fondé sur le « respect de l’ordre constitutionnel », que « les éventuelles recommandations ou réformes à suggérer doivent s’inscrire dans le cadre de la Constitution et des institutions qu’elle a établies » et ajoute que « la Constitution ainsi que, notamment et surtout ses dispositions intangibles, ne peuvent faire l’objet d’un quelconque débat pendant le Dialogue intercongolais ».
Plus loin, il rappelle encore que « le Dialogue sert de plateforme pour la mise en œuvre des Accords de Doha et Washington ; ceux-ci ne sont pas renégociables ».
L’objectif recherché est moins une reconstruction complète de l’État qu’une réconciliation politique permettant de réduire les tensions, de restaurer la confiance entre les acteurs et de renforcer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire.
Le document fixe ainsi comme objectif général « la réconciliation et la restauration de la paix à travers une concertation nationale inclusive, visant l’unité du pays et le renforcement de l’Autorité de l’État ». Parmi les objectifs spécifiques figurent également la volonté de « créer un espace politique légitime d’écoute, de concertation et de réconciliation nationale », de « promouvoir des consensus nationaux sur les causes profondes du conflit et les voies politiques pour sa résolution » et de « garantir la mise en œuvre effective des engagements résultant des Accords de Doha et Washington ».
A suivre…
Jonas Eugène Kota

