Dans les profondeurs de la cuvette centrale congolaise, là où les routes ont disparu des circuits économiques et où les rivières sont redevenues les principales voies de communication, le troisième jour de la mission économique du Vice-Premier ministre de l’Économie nationale, Daniel Mukoko Samba, a pris la forme d’une longue expédition de près de onze heures entre Boende et Bokungu, distants de seulement quelque 250 Km.
À bord d’un canot rapide remontant la rivière Tshuapa, le voyage a été ponctué de pannes mécaniques, d’arrêts imprévus pour le ravitaillement en carburant et de longues traversées au milieu d’une forêt équatoriale parmi les plus vastes du monde.

Mais au-delà des difficultés techniques rencontrées, cette journée a surtout offert une démonstration grandeur nature du principal défi économique auquel est confrontée cette partie du pays : la rupture progressive des connexions entre les territoires de production et les marchés de consommation.
Pour parcourir cette distance de plus ou moins 250 Km qui, dans un système logistique normal, devrait être reliée par des infrastructures routières fonctionnelles, il a fallu une journée entière de navigation. Une réalité qui illustre le degré d’enclavement auquel sont confrontées quotidiennement les populations locales.

Bokungu, symbole d’une déconnexion économique silencieuse
À l’arrivée à Bokungu, le constat apparaît sans équivoque. Comme de nombreuses localités de la cuvette centrale congolaise, ce territoire a progressivement perdu sa place dans les circuits économiques qui avaient autrefois assuré sa prospérité.
Pendant plusieurs décennies, les plantations de café robusta, de cacao, de palmier à huile ainsi que les productions de manioc, de maïs et les ressources forestières alimentaient un commerce régulier vers Mbandaka, Kinshasa et d’autres centres de consommation.
Cette économie rurale dynamique reposait alors sur un réseau relativement fonctionnel de routes, de voies navigables et de ports secondaires qui permettaient l’écoulement des productions agricoles.
Aujourd’hui, une grande partie de cette architecture économique s’est effondrée. La dégradation continue des infrastructures routières, le recul de la navigation commerciale régulière, la disparition progressive de nombreux points d’embarquement et l’augmentation constante des coûts logistiques ont contribué à isoler davantage ces territoires.
À ces difficultés se sont ajoutés les effets historiques de la zaïrianisation qui, selon plusieurs observateurs locaux, ont accéléré l’abandon de nombreuses plantations industrielles et désorganisé les filières agricoles qui structuraient autrefois l’économie régionale.
Cette réalité s’est encore illustrée au cours du trajet vers Bokungu. À Bolangala, à une vingtaine de kilomètres de Boende, la délégation gouvernementale a marqué un arrêt sur un site d’exploitation forestière situé non loin de la Route nationale n°8. Une route aujourd’hui largement impraticable sur plusieurs tronçons et qui ne remplit plus pleinement son rôle de liaison économique.

Paradoxalement, au milieu de cette zone isolée traversée par la rivière Tshuapa, la connexion internet satellitaire du tout dernier opérateur installé en RDC a permis à Daniel Mukoko Samba de communiquer en temps réel avec l’extérieur. « En route pour Bokungu, je me suis arrêté à ce site d’exploitation de bois à Bolangala, à 25 km de Boende. La RN8 impraticable pour le moment ne passe pas loin de ce site. Grâce à Starlink, je peux poster sur la rivière Tshuapa. C’est donc possible ! », a-t-il relevé.
Une scène révélatrice des contrastes du Congo profond : alors que la technologie réduit progressivement la fracture numérique, la fracture logistique continue de pénaliser lourdement les échanges économiques.
Le résultat est visible : des terres fertiles, des ressources abondantes, mais des producteurs de plus en plus éloignés de leurs débouchés commerciaux.
La bataille décisive se joue sur le coût du transport
Au fil des échanges tenus à Bokungu, une conclusion s’est imposée avec force : le principal défi économique n’est pas la production elle-même, mais son acheminement.
Pour Daniel Mukoko Samba, la relance de territoires comme Bokungu, Monkoto, Befale, Ikela ou Boende passe avant tout par une réduction drastique du coût du transport. Aujourd’hui, rapportés à la valeur des marchandises transportées, les coûts logistiques observés dans ces régions figurent parmi les plus élevés du continent africain.
Selon les estimations régulièrement avancées dans les études sur les infrastructures africaines, le coût de la tonne-kilomètre dans certaines zones enclavées de la RDC peut être cinq à dix fois supérieur à celui observé dans plusieurs économies africaines mieux connectées.
Une situation qui pénalise directement les producteurs.
Car ceux-ci doivent simultanément faire face à des routes de desserte agricole fortement dégradées, à une offre insuffisance de transport fluvial, à de multiples ruptures de charge, à des coûts élevés de carburant et de maintenance ainsi qu’à divers prélèvements informels qui augmentent encore le coût final du produit.
Dans ces conditions, la rentabilité de nombreuses activités agricoles devient extrêmement fragile.
Reconnecter plutôt que produire davantage
Cette réalité conduit à une troisième leçon tirée de cette journée de terrain.
Contrairement à une idée répandue, le problème de Bokungu n’est pas l’absence de ressources ou de capacités productives.
Les terres agricoles existent. Les ressources naturelles sont disponibles. La main-d’œuvre est présente.
Le véritable obstacle réside dans l’incapacité de connecter efficacement cette production aux marchés. Autrement dit, la priorité n’est pas de créer la production, mais de reconstruire les ponts économiques entre les bassins de production et les centres de consommation.
Le VPM Mukoko Samba est donc convaincu que la relance durable de ces territoires passera d’abord par le désenclavement, la réhabilitation des infrastructures de transport et la réduction des coûts logistiques qui étranglent aujourd’hui l’économie locale.
Une leçon venue du ciel
Au milieu de cette longue navigation sur la rivière Tshuapa, une surprise inattendue est venue illustrer ce que pourrait être l’avenir de ces territoires. Malgré l’isolement apparent du paysage traversé, l’équipe ministérielle est restée connectée grâce à une technologie satellitaire stable au cœur de l’une des régions les plus reculées du pays.
Pour Daniel Mukoko, cette expérience porte une leçon simple : si la technologie a permis de réduire en quelques années la fracture numérique qui semblait autrefois insurmontable, rien n’interdit d’imaginer qu’une volonté politique et des investissements appropriés puissent également réduire la fracture logistique qui maintient encore une grande partie du Congo profond à l’écart des grands flux économiques.
À Bokungu, au terme de onze heures de navigation, le constat est clair : le défi n’est plus de découvrir le potentiel de ces territoires. Il est désormais de leur redonner le chemin des marchés.
JEK

