Révision/changement de la Constitution : Joseph Kabila s’exprime

Dans une déclaration solennelle rendue publique ce 11 juin 2026, l’ancien président de la RDC, Joseph Kabila, affirme son opposition catégorique au projet de révision constitutionnelle porté par l’actuel régime, qu’il qualifie de « forfaiture » et de « trahison ». Un combat qui résonne comme un boomerang : hier accusé de vouloir modifier la Loi fondamentale pour se maintenir au pouvoir, l’ancien chef de l’État dénonce aujourd’hui les mêmes « appétits » chez son successeur, tandis que ses propres fidèles d’hier, dont ceux qui démentaient les accusations, ont rejoint le camp de Félix Tshisekedi.

La machine à remonter le temps fonctionne à plein régime sur les rives du fleuve Congo. Celui qui fut longtemps soupçonné de vouloir « grignoter » la Constitution pour y graver un troisième mandat se présente désormais comme son défenseur acharné.

Dans un message adressé à la nation, Joseph Kabila a haussé le ton ce jeudi, dénonçant « un pas décisif […] vers la consolidation de la tyrannie ».

L’objet de sa colère ? La volonté qu’il attribue au pouvoir en place de changer la Constitution.

« La forfaiture est manifeste. La trahison de son serment constitutionnel par le premier d’entre eux est désormais incontestable et de notoriété publique », écrit l’ancien président, visant directement son successeur Félix Tshisekedi, élu en 2019 puis réélu en 2023.

« Il ne s’agit donc pas d’allégations, de rumeurs ou de suppositions, insiste-t-il. Nous sommes plutôt face à un choix politique assumé, revendiqué et publiquement défendu par ceux qui exercent le pouvoir. » Et d’ajouter : « Personne ne pourra donc prétendre, demain, qu’il ne savait pas. »

2016 : l’ombre d’un troisième mandat

Le discours de Joseph Kabila, s’il emprunte le chemin de la vertu constitutionnelle, bute sur un passé encombrant. Entre 2014 et 2016, alors qu’il achevait son deuxième mandat, le doute avait plané sur ses intentions réelles. L’ancien chef de l’État, jeune loup de la politique arrivé au pouvoir en 2001, avait 43 ans en 2014.

Jeune, populaire, il était pressé par une partie de sa galaxie, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) et son Front Commun pour le Congo (FCC), de rester.

« Le président Kabila respectera strictement ce qui est écrit dans la Constitution. Pas plus de deux mandats successifs. En 2016, il y aura un passage de flambeau civilisé », martelait à l’époque son porte-parole, Lambert Mende .

L’opposition et la rue ne le croyaient pas. En 2015, le débat sur la révision était brûlant, et dans le plus proche entourage de Kabila, certains ne cachaient pas leurs intentions.

Evariste Boshab, universitaire et acteur politique majeur de la Majorité présidentielle (MP), avait publié un livre plaidant pour une « interprétation » souple de la Constitution, ouvrant la voie théorique à un maintien au-delà des deux mandats.

Pourtant, alors que les rumeurs d’un « troisième mandat » enflaient, Joseph Kabila avait lui-même pris la parole pour les éteindre. Dans son dernier discours sur l’état de la Nation devant le Parlement, il avait déclaré :« Quant à tous ceux qui semblent se préoccuper à longueur des journées de mon avenir politique, je tiens à dire, tout en les en remerciant, que la République Démocratique du Congo est une démocratie constitutionnelle et que toutes les questions pertinentes relatives au sort des Institutions et de leurs animateurs sont réglées de manière satisfaisante par la Constitution. N’ayant jamais été violée, la Constitution sera toujours respectée, et ce, dans toutes ses dispositions. »

En prononçant ces mots, l’ancien président enterrait officiellement, devant les députés et sénateurs, les espoirs de ses propres partisans de le voir déjouer le calendrier électoral. Et le 19 décembre 2016, théoriquement, il s’en tint là, négociant un « glissement » des élections au lieu d’un changement pur et simple de la Loi fondamentale, avant de finalement organiser le scrutin fin 2018 et céder la place en janvier 2019.

Le grand retournement des « bonzes »

Mais le paysage politique congolais est un théâtre où les acteurs changent souvent de costumes. Le plus grand paradoxe de cette séquence 2026, c’est la perméabilité des clivages d’hier.

Les partisans les plus fervents du « maintien » de Joseph Kabila en 2016 ont aujourd’hui traversé la ligne. Lambert Mende, cet infatigable pourfendeur des « rumeurs » de troisième mandat quand il était la voix du gouvernement Kabila, œuvre désormais sous la bannière de l’Union sacrée de Félix Tshisekedi.

De même, Evariste Boshab, qui avait agité le spectre intellectuel d’une révision en 2015 pour permettre à Kabila de rester, fait aujourd’hui partie de ceux qui portent le débat sur la table.

Ces « caciques » de l’ancienne Majorité présidentielle ont rejoint la nouvelle Majorité.

« Ce qui est en jeu dépasse les intérêts des partis politiques ou des individus, assène pourtant aujourd’hui Joseph Kabila. Ce qui est en jeu, c’est la survie même du Congo. Ce qui est en jeu, c’est l’avenir des générations futures. »

Comme pour mieux effacer le souvenir des années 2010, il prévient : « Notre pays est ainsi progressivement transformé en une véritable cocotte-minute, prête à exploser, parce que privé de la respiration démocratique indispensable à sa stabilité et à sa cohésion. »

De « l’intangible » au « nécessaire »

Reste le fond du sujet : la révision est-elle un tabou ou une nécessité ? En 2006, pour protéger la jeune démocratie, le constituant avait rédigé un article 220 déclarant intouchables les clauses sur le nombre et la durée des mandats présidentiels.

Aujourd’hui, le camp Tshisekedi argue que « l’intangible » est un frein à la stabilité. Selon des déclarations récentes des proches du pouvoir, la modification viserait non seulement à adapter le régime politique au contexte actuel, mais aussi à effacer les ambiguïtés juridiques qui paralysent l’action gouvernementale.

Pour Joseph Kabila, c’est une ligne rouge. Il en appelle à l’article 64 de la Constitution actuelle – qu’il cite : « Tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui exerce le pouvoir en violation de la Constitution. » Pour l’ancien président, il ne s’agit « pas seulement d’un droit » mais « d’un devoir patriotique ».

« Sauf à se rendre complice de ce qui constitue un véritable complot contre la Nation, la République et la démocratie, aucun Congolais conscient de ses droits, et soucieux de son avenir et de celui de ses enfants, ne peut rester indifférent ou simple spectateur », prévient-il. Et d’exhorter : « Que chaque famille, chaque avenue, chaque quartier, chaque village et chaque ville de notre pays devienne un mirador pour la détection précoce et la dénonciation des atteintes aux libertés publiques, aux droits des citoyens et aux exigences de bonne gouvernance. Qu’ils soient autant de cellules de résistance citoyenne et de défense de la démocratie. »

La RDC retient son souffle. Alors que le texte doit passer les prochains filtres parlementaires, l’opposition et l’ancien Président, réunis dans une posture commune, tentent de recréer la dynamique d’il y a dix ans. Mais la donne a changé : cette fois, c’est l’appareil de l’État et une majorité parlementaire remodelée qui poussent à la révision, tandis que ceux qui tentaient hier d’en gouverner les contours s’érigent aujourd’hui en gardiens du temple.

Albert Osako

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *