Alors que la conférence de presse du président Félix Tshisekedi continue de provoquer une onde de choc politique en République démocratique du Congo, une contre-attaque voit le jour désormais sur le terrain idéologique et institutionnel. Sans doute la plus incisive du genre depuis le début de la polémique lancée après la conférence de presse du 6 mai dernier.
Après plusieurs jours de critiques virulentes venues de l’opposition, des mouvements citoyens et d’acteurs de la société civile — dénonçant tour à tour un « troisième mandat », un « coup d’État constitutionnel » ou encore une « dérive dictatoriale » — Antoine Ghonda Mangalibi, Ambassadeur itinérant du Chef de l’État, vient de sortir du silence pour clarifier et lever les équivoques sur la lecture présidentielle de cette séquence hautement inflammable.
Dans une intervention audiovisuel de plus en plus virale sur la toile, mêlant références philosophiques, culture soufie, considérations géopolitiques et plaidoyer institutionnel, ce fin diplomate s’emploie à repositionner le débat : selon lui, les propos présidentiels ont été volontairement caricaturés par les adversaires du régime.
« Le politicien sauve son siège, l’homme d’État sauve le navire »
Dès l’ouverture de son propos, Antoine Ghonda Mangalibi donne le ton. S’appuyant sur un conte soufi découvert à travers ses lectures sur les traditions orientales, le diplomate oppose deux figures : celle du politicien préoccupé par son avenir électoral et celle de l’homme d’État préoccupé par la survie de la nation. « Lorsque la tempête arrive, le politicien pense à sauver son siège tandis que l’homme d’État pense à sauver le navire », cite-t-il, avant d’affirmer que c’est précisément « le cœur du débat » autour des déclarations du chef de l’État.
« Dans un moment aussi grave de notre histoire nationale, nous devons sortir des émotions et revenir à la raison, revenir au droit, revenir à la responsabilité historique », insiste-t-il encore.
À travers cette métaphore, le proche du Chef de l’État replace Félix Tshisekedi dans le registre du dirigeant confronté à une crise historique plutôt que dans celui d’un candidat préoccupé par sa survie politique.
Contre-attaque sur le procès du « troisième mandat »
Au centre des critiques depuis la conférence présidentielle, la question d’un éventuel troisième mandat reste le principal point de fracture du débat national. Mais pour l’ambassadeur itinérant, les accusations de l’opposition relèvent d’une extrapolation abusive.
« Le chef de l’État n’a jamais annoncé une candidature pour un troisième mandat. Moi, je ne l’ai pas entendu », martèle-t-il avant d’insister encore : « Il n’a signé aucun décret. Il n’a présenté aucun projet de modification constitutionnelle. »
Selon lui, le président s’est limité à évoquer l’hypothèse d’une volonté populaire, dans un cadre démocratique fondé sur les consultations, le référendum et le débat institutionnel.
« Il a simplement dit : “Si le peuple le veut, je l’accepterai en toute humilité.” Or dans une démocratie, qui est souverain ? N’est-ce pas le peuple ? », interpelle Ghonda.
Dans cette défense, Antoine Ghonda Mangalibi retourne l’argument contre l’opposition elle-même, soulignant que certains partis proposent eux aussi des réformes constitutionnelles dans leurs programmes politiques. Et d’asséner : « On ne peut pas défendre la réforme constitutionnelle lorsqu’elle nous arrange et la qualifier de dictature lorsqu’elle vient de notre camp ».
Le diplomate invoque également des exemples étrangers pour banaliser le débat constitutionnel : « La France a révisé plusieurs fois sa Constitution sous la Ve République. Les États-Unis ont adopté 27 amendements constitutionnels. »
La Constitution de 2006 « encore adaptée » à la RDC de 2026 ?
L’intervention marque surtout une évolution importante du discours présidentiel : pour la première fois avec une telle clarté, un proche du pouvoir, Antoine Ghonda, pose publiquement la question de l’adéquation de la Constitution de 2006 aux réalités actuelles du pays.
« La Constitution de 2006 répond-elle encore totalement aux défis sécuritaires ? Aux défis institutionnels ? Aux défis géopolitiques auxquels la République démocratique du Congo fait face ? », interroge-t-il en poursuivant : « Peut-on gouverner un pays-continent de plus de 100 millions d’habitants quand on est confronté à une guerre hybride permanente avec les mêmes mécanismes institutionnels qu’il y a vingt ans ? »
Derrière cette formulation se dessine la réflexion d’une accusation de troisième mandat vers une réflexion existentielle plus large sur l’efficacité institutionnelle de l’État congolais face aux défis sécuritaires et géopolitiques. Une stratégie qui contraste fortement avec la lecture de l’opposition et des mouvements citoyens comme LUCHA ou FILIMBI, qui voient dans cette argumentation la préparation progressive d’un « glissement » politique.
Pour Antoine Ghonda Mangalibi, réduire cette réflexion à une ambition personnelle serait « politiquement plus facile », mais « intellectuellement pas honnête ».
L’Est du pays au cœur de la justification sécuritaire
Comme le chef de l’État avant lui, Antoine Ghonda Mangalibi revient longuement sur la guerre dans l’Est pour défendre la prudence présidentielle sur l’organisation des élections de 2028. Il rappelle que le président n’a jamais annoncé un report du scrutin mais posé une « hypothèse conditionnelle » liée à l’occupation d’une partie du territoire national.
« Si la guerre persiste et si une partie du territoire national reste occupée, alors il sera difficile d’organiser des élections normales », résume-t-il.
Le diplomate convoque même l’exemple de Volodymyr Zelensky et de l’Ukraine en guerre pour justifier l’idée qu’un État confronté à une menace existentielle puisse adapter son calendrier électoral. « Quel pays sérieux organise des élections normales pendant qu’une partie de son territoire est sous occupation armée ? », demande-t-il.
Puis encore : « Peut-on parler de démocratie parfaite lorsque des millions de citoyens vivent sous la menace des armes ? Peut-on parler d’élections inclusives lorsque certaines populations sont déplacées, massacrées ou privées de souveraineté ? »
Cette ligne argumentative constitue précisément l’un des principaux points de confrontation avec les critiques du régime, qui accusent le pouvoir d’utiliser la crise sécuritaire comme levier politique pour prolonger son maintien au pouvoir. Mais l’ambassadeur rejette fermement cette lecture : « Personne ne peut honnêtement accuser Félix Tshisekedi d’instrumentaliser cette guerre », affirme-t-il, évoquant « une offensive diplomatique intense » menée par le président contre les soutiens extérieurs aux groupes armés.
Un plaidoyer économique contre le « pessimisme national »
Autre axe majeur de la défense présidentielle : l’économie.
Face aux moqueries suscitées par l’ambition affichée de faire de la RDC une future puissance économique africaine, Antoine Ghonda Mangalibi oppose les projections du Fonds monétaire international et le potentiel stratégique des minerais congolais.
« Les projections du FMI pour 2026 indiquent effectivement que notre pays va atteindre un PIB estimé à 123 milliards d’euros », affirme-t-il. Le cobalt, le cuivre, le lithium ou encore le niobium sont présentés comme les piliers d’une future puissance géostratégique indispensable à la transition énergétique mondiale.
« La République démocratique du Congo n’est pas seulement un pays. Elle devient progressivement une puissance géostratégique mondiale », soutient-il.
Reconnaissant toutefois les difficultés persistantes, il admet : « Oui, les défis restent immenses. Oui, la pauvreté existe. Oui, beaucoup reste à faire. » Mais pour lui, nier les avancées économiques reviendrait à « refuser tout simplement de regarder la vérité en face ».
Une bataille narrative désormais totalement assumée
Au fond, l’intervention d’Antoine Ghonda Mangalibi révèle surtout que le pouvoir et l’opposition ne se disputent plus seulement des choix politiques : ils s’affrontent désormais sur le sens même de la séquence historique actuelle.
Pour les opposants, les propos présidentiels annoncent une tentative de confiscation du pouvoir. Pour les défenseurs du régime, ils traduisent au contraire une réflexion stratégique imposée par les réalités sécuritaires et géopolitiques du pays. « Quand on transforme chaque réflexion institutionnelle en crise artificielle, chaque hypothèse sécuritaire en accusation politique, chaque ambition économique en moquerie nationale, c’est cela qui affaiblit l’État lui-même », estime l’ambassadeur.
Avant de conclure par une citation de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord : « Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots. » Puis cette phrase finale, lancée comme une profession de foi politique : « Le président de la République est un homme d’État, qu’on le veuille ou non. »
JEK

