Longtemps accusée d’avoir alimenté les fractures politiques, militaires et ethniques qui ont plongé la région des Grands Lacs dans trois décennies de violences, la France tente aujourd’hui de se présenter en artisan du dialogue et de la paix. Mais les récentes déclarations d’Emmanuel Macron sur la crise sécuritaire dans l’Est de la RDC ravivent une mémoire que ni les rapports internationaux, ni les charniers, ni les millions de victimes n’ont réussi à effacer : celle d’une puissance qui, du soutien au régime Habyarimana aux ambiguïtés des opérations militaires françaises au Rwanda et au Zaïre, demeure intimement liée à l’histoire même du chaos qu’elle prétend désormais apaiser.
Trente ans après le génocide rwandais et l’embrasement de l’Afrique des Grands Lacs, une constante demeure : la difficulté de la France à regarder en face son propre rôle dans la tragédie régionale. Les déclarations récentes du président français Emmanuel Macron sur la crise sécuritaire dans l’Est de la RDC ont ravivé cette mémoire douloureuse.
En plaidant pour une approche exclusivement fondée sur le dialogue avec Paul Kagame et Félix Tshisekedi, Paris semble vouloir réduire trois décennies de guerres, de massacres et de déstabilisation régionale à une simple tension diplomatique entre voisins.
Mais derrière cette posture conciliatrice se cache une histoire autrement plus lourde : celle d’une puissance française dont les choix géopolitiques ont profondément contribué à façonner le chaos qui consume encore aujourd’hui l’Est congolais.
La Françafrique au cœur du drame rwandais
À la fin des années 1980, le Rwanda de Juvénal Habyarimana apparaît comme un verrou stratégique essentiel pour Paris dans la région des Grands Lacs. Face à la montée de l’influence anglo-saxonne portée par l’Ouganda de Yoweri Museveni et par les exilés tutsis du Front patriotique rwandais (FPR), la France choisit clairement son camp.
Coopération militaire renforcée, ventes d’armes, accords de défense et présence de conseillers français deviennent les piliers d’un soutien assumé au régime Habyarimana. L’objectif est alors limpide : préserver le « pré carré » francophone dans une région considérée comme stratégique, tant sur le plan politique qu’économique.
Paris redoute, en effet, qu’une victoire du FPR dirigé par Paul Kagame ne fasse basculer Kigali dans l’orbite américaine et britannique. Cette obsession géopolitique va conduire la France à s’enfoncer progressivement dans une logique de soutien militaire à un régime déjà traversé par des dérives extrémistes.
L’opération Noroît : protection ou soutien militaire déguisé ?
Lorsque le FPR lance son offensive depuis l’Ouganda en octobre 1990, la France déploie l’opération « Noroît », officiellement destinée à protéger les ressortissants français. Mais très vite, l’intervention dépasse largement le simple cadre sécuritaire.
Des centaines de soldats français sont envoyés au Rwanda, les Forces armées rwandaises reçoivent un appui logistique et des livraisons d’armes se multiplient.
Pendant ce temps, les premières milices Interahamwe se structurent. Des massacres ciblant les Tutsis sont déjà documentés dès 1991 et 1992, notamment dans la région de Bugesera.
Pourtant, Paris continue de soutenir Kigali au nom de la stabilité régionale et de la défense de la francophonie.
L’histoire retiendra cette contradiction fondamentale : alors que les discours de haine ethnique se radicalisaient à travers la Radio-Télévision Libre des Mille Collines et que les prémices du génocide devenaient visibles, la France persistait à considérer le régime Habyarimana comme un allié stratégique incontournable.
1994 : la tragédie et les ambiguïtés françaises
Après l’attentat contre l’avion présidentiel le 6 avril 1994, le Rwanda bascule dans l’horreur. En cent jours, environ 800.000 personnes sont massacrées, principalement des Tutsis mais aussi des Hutus modérés.
La France lance alors l’opération « Amaryllis » pour évacuer ses ressortissants et certains proches du régime. Mais de nombreux témoignages et rapports — notamment ceux de l’ONG Survie (2004) et de la Mission d’information parlementaire française de 1998 — accusent Paris d’avoir laissé derrière elle des civils tutsis menacés tout en facilitant l’exfiltration de personnalités liées au pouvoir génocidaire.
Quelques semaines plus tard, l’opération « Turquoise », officiellement humanitaire et placée sous mandat de l’ONU, installe une « zone humanitaire sûre » dans le sud-ouest du Rwanda. Mais cette opération demeure l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire militaire française contemporaine.


Car derrière la façade humanitaire, elle aurait permis la fuite massive des responsables du génocide, des ex-Forces armées rwandaises et des miliciens Interahamwe vers l’Est du Zaïre.
Goma, les camps de réfugiés et la naissance du chaos régional
C’est dans les immenses camps de réfugiés de Goma, Mugunga, Kibumba et Katale que va se reconstituer le noyau des futures Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR).

Sous couvert de crise humanitaire, ces camps deviennent rapidement des bases militaires où les anciens génocidaires se réorganisent, s’arment et préparent des incursions contre le nouveau régime rwandais.
Des rapports des Nations unies accuseront la France d’avoir facilité certaines opérations logistiques permettant à ces groupes de conserver leur capacité militaire (rapport du Conseil de sécurité des Nations unies S/1996/67 ; rapport des Nations unies S/1994/1405 sur les mouvements des ex-FAR et des miliciens Interahamwe vers le Zaïre).
Cette militarisation des camps servira ensuite de justification au Rwanda pour intervenir militairement en territoire congolais.
La Première Guerre du Congo éclate en 1996, provoquant la chute du maréchal Mobutu Sese Seko. Puis viendra la Deuxième Guerre du Congo, impliquant jusqu’à neuf pays africains et plusieurs dizaines de groupes armés.
Une instabilité entretenue au nom des intérêts géopolitiques
Depuis plus de trente ans, l’Est de la RDC demeure prisonnier d’un cycle infernal de violences. Kigali justifie régulièrement ses incursions militaires par la nécessité de neutraliser les FDLR.
Mais ces interventions successives s’accompagnent aussi d’accusations récurrentes de pillages de minerais stratégiques — coltan, or, cassitérite — et de soutien à des groupes armés comme le CNDP puis le M23.
Dans ce contexte, la position française reste marquée par une ambiguïté persistante. Paris soutient officiellement la souveraineté congolaise, mais refuse souvent d’adopter une ligne de fermeté à l’égard du Rwanda.
Cette prudence nourrit l’accusation d’un double standard diplomatique : une France qui se présente comme médiatrice tout en refusant d’assumer pleinement les conséquences historiques de sa propre politique dans la région.
Macron face au poids de l’histoire
En 2021, le rapport Duclert reconnaissait des « responsabilités lourdes et accablantes » de la France dans le génocide rwandais, sans toutefois conclure à une complicité directe. Mais pour de nombreux observateurs africains, cette reconnaissance partielle reste insuffisante au regard des ravages durables provoqués dans toute la région des Grands Lacs.
Les propos récents d’Emmanuel Macron donnent précisément le sentiment d’une volonté de contourner cette mémoire embarrassante. En refusant de regarder frontalement le rôle historique joué par Paris — soutien au régime Habyarimana, ambiguïtés des opérations Noroît et Turquoise, passivité face à la militarisation des camps de réfugiés — le président français expose une diplomatie française toujours prisonnière de ses vieux réflexes africains.
Or l’histoire, elle, demeure implacable. Car la crise qui ravage aujourd’hui l’Est de la RDC n’est pas née d’une simple mésentente entre Kigali et Kinshasa. Elle est aussi le produit d’un enchevêtrement de calculs géopolitiques internationaux dans lesquels la France a longtemps joué un rôle central, avant de tenter aujourd’hui d’en minimiser l’empreinte.

