Institution presque cinquantenaire du paysage médiatique de la RDC, le quotidien « Le Phare » agonise. La rédaction elle-même donne l’alerte, ce vendredi 24 avril, dans ses propres colonnes. Dettes abyssales, salaires impayés depuis 24 mois, exil fiscal d’un DG contesté… Après l’arrêt du « Potentiel » papier, c’est un nouveau séisme qui menace tout un pan du journalisme et de l’espace médiatique congolais.
Le bruit des rotatives, déjà affaibli par des mois de silence électrique et d’eau coupée, risque bien de s’arrêter définitivement. « Le Phare », l’un des derniers titres historiques créé en 1983 par Polydor Muboyayi, est à l’agonie.
Et l’alerte ne vient pas d’un observateur extérieur, mais des entrailles mêmes de la rédaction.
Dans son édition de ce vendredi, la publication jette un pavé dans la mare : le navire prend l’eau, et le capitaine, installé à des milliers de kilomètres, à Montréal, a déjà largué les amarres.
Un DG au Canada, une rédaction en martyr
Le ton est grave, presque funèbre. Selon le document signé par Jacques Kimpozo Mayala, Directeur de la publication, le conflit est désormais une « guerre ouverte » entre le personnel et le directeur général « autoproclamé », Noël Muboyayi. Gestionnaire exclusif du compte bancaire, ce dernier est accusé de percevoir les recettes en liquide depuis son exil doré canadien, laissant derrière lui un champ de ruines : loyers impayés à hauteur de 36 000 dollars, factures d’eau et d’électricité coupées depuis des mois, et surtout, des arriérés de salaires écrasants de plus de 24 mois.
« Le personnel broie du noir et fait du bénévolat pour la survie du journal », dénonce la rédaction.
La goutte d’eau qui a fait déborder le vase ? Un message WhatsApp daté du dimanche 19 avril 2026 : sans autre forme de procès, Noël Muboyayi annonce la fermeture du journal et le renvoi technique de l’ensemble des employés.
Pis, selon les rédacteurs, le DG aurait déjà empoché les abonnements et contrats publicitaires… pour l’année 2028.
Le spectre du « Potentiel » et l’appel aux sages
Pour les professionnels des médias, ce cri de détresse résonne comme un terrible déjà-vu. On se souvient encore du séisme qui avait frappé la presse congolaise et tout le pays avec l’annonce de la cassation de la production papier d’un autre géant, « Le Potentiel ». Ce silence des rotatives avait marqué le début d’une ère de fragilité pour la presse écrite nationale.
Aujourd’hui, c’est « Le Phare » qui menace de sombrer, signe que l’iceberg n’a pas été évité, mais qu’il s’est déplacé.
« La présumée faillite du journal étant financière et non rédactionnelle », clame le collectif, « nous comptons sur notre professionnalisme pour ne pas « tuer » Polydor Muboyayi une seconde fois. »
Mais le professionnalisme seul ne paie pas les fournisseurs d’électricité, ni les imprimeurs.
Appel à l’arbitrage de l’État et des sages
Face à ce naufrage programmé, un constat s’impose : sans une intervention chirurgicale, le titre disparaîtra. La rédaction, bien que déterminée à appliquer un « Plan B » sans l’aide du DG, ne pourra tenir éternellement.
Il devient donc urgent que les sages de la profession et les figures historiques du métier posent leur médiation. Pourquoi pas l’État congolais, en tant que garant du patrimoine mémoriel et démocratique ?
Un audit indépendant, un mandat de gestion provisoire, et une ligne de crédit d’urgence pourraient encore sauver les meubles. l’État a légalement le devoir d’apporter aide et facilités à la presse.
Même si cette disposition légale n’a encore jamais été mise formellement en application, le cas du Phare mérite bien une attention de l’État pour sauver ce titre qui est toute une institution dans l’espace médiatique congolais.
La RDC a déjà vu trop de plumes historiques s’éteindre dans l’indifférence ou quitter la profession en déshérence depuis des années. Laisser « Le Phare » s’éteindre par asphyxie financière, ce n’est pas seulement liquider un journal, c’est éteindre une partie de la mémoire nationale.
Comme le crient les rédacteurs en ce vendredi 24 avril, date symbolique des ouvertures démocratiques de 1990 au terme de sacrifices humains et pour lesquels ce journal s’était aussi battu : « Le Phare ne doit pas être enterré vivant. »
Jonas Eugène Kota

