Par Jonas Eugène Kota
Par-delà le tumulte médiatique, le débat sur les migrants en République démocratique du Congo s’enlise dans une confusion préoccupante. À défaut d’arguments structurés, il glisse dangereusement vers des procès d’intention, des postures politiciennes et, plus grave encore, des lynchages et attaques personnelles — souvent dirigées contre une femme, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka — à la suite d’une intervention télévisée de quelques minutes.
Une séquence de 12 minutes érigée en scandale national. Le symptôme d’un débat qui a perdu le sens des priorités.
Car pendant que l’opinion s’enflamme, l’essentiel passe sous silence.
La cheffe du gouvernement revenait d’un séjour marathon à Washington, dans le cadre des Réunions de printemps du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Un déplacement stratégique, ponctué d’échanges de haut niveau sur les perspectives macroéconomiques de la RDC, la mobilisation de financements, les projets structurants dans les secteurs de l’énergie, de l’eau ou encore de la santé.
Des discussions décisives pour l’avenir du pays, loin des plateaux télévisés et de leurs pièges instantanés.
Faut-il vraiment réduire cet engagement diplomatique à une prestation humainement imparfaite, certes, dans un contexte de fatigue évidente après plus de huit heures de vol et une séquence diplomatique intense ? La question mérite d’être posée.
Mais au fond, la polémique actuelle dépasse la personne de Judith Suminwa. Elle révèle un mal plus profond : un déficit généralisé de compréhension de la question migratoire, conséquence d’un ravalement politicien à la congolaise.
Une ignorance partagée, des postures opposées
Le plus frappant, dans cette controverse, est que les excès ne sont pas l’apanage d’un seul camp. Ceux qui défendent le gouvernement comme ceux qui l’attaquent participent, souvent malgré eux, à entretenir un débat pauvre, approximatif, déconnecté des réalités juridiques et diplomatiques.
Car non, la question des migrants n’est ni nouvelle, ni exceptionnelle. Elle s’inscrit dans des dynamiques globales bien connues, et desquelles notre pays n’échappe pas. La RDC elle-même en fait l’expérience à de multiples reprises, notamment lors des expulsions massives depuis l’Angola, où des migrants de diverses nationalités transitent par le territoire congolais.
Plus récemment encore, pas plus tard qu’au dernier trimestre 2025, un contentieux avec le Royaume-Uni a illustré la complexité de ces flux, lorsque des migrants se présentant comme Congolais ont nécessité des procédures d’identification, sous menace de restrictions de visas contre le pays, à commencer par ses officiels.
L’affaire avait fait son buzz, et aussi suscité une polémique au pays.
À l’échelle régionale, des pays comme l’Ouganda ont institutionnalisé ces mécanismes, en aménageant des zones d’accueil temporaires pour des migrants en attente de traitement de leurs dossiers dont la durée peut prendre des mois, voire des années.
Des cas de citoyens congolais ont été identifiés dans ces camps ougandais d’où ils ne pouvait revenir au pays car ayant fait des demandes d’asile pour des raisons politiques.
Bref, le phénomène des migrants est une pratique désormais courante dans ce que les experts appellent « l’externalisation » de leur traitement ou le « traitement offshore » des demandes migratoires.
Une pratique encadrée, loin des fantasmes
Contrairement aux idées reçues, ces dispositifs ne relèvent ni de l’improvisation ni d’un abandon de souveraineté. Ils s’inscrivent dans un cadre juridique international précis, notamment la Convention de Genève de 1951 et le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Des textes auxquelles la RDC est partie.
Mieux encore, être sollicité pour participer à ce type de mécanisme n’est pas un signe de faiblesse, mais de crédibilité. Cela signifie que le pays est perçu comme suffisamment stable et fiable pour accueillir temporairement des populations en transit. Une reconnaissance implicite qui pèse dans les relations internationales et dans l’appréciation des investisseurs.
Dans le cas précis évoqué, il convient de rappeler un élément fondamental : ces migrants ne constituent pas une charge pour l’État congolais. Leur prise en charge est assurée par le pays d’origine du dispositif, en l’occurrence les États-Unis.
Entre peur légitime et manque de pédagogie
Il serait toutefois trop facile de balayer les inquiétudes d’un revers de main. Dans un contexte national marqué par une insécurité persistante à l’Est et des tensions socio-économiques, la méfiance de l’opinion publique est compréhensible.
Mais c’est précisément dans ces moments que la responsabilité politique exige autre chose que des réactions à chaud. Elle impose de la pédagogie.
Sur ce point, le gouvernement porte une part de responsabilité. En laissant prospérer les approximations et les rumeurs, faute d’explications claires et accessibles, il contribue malgré lui à creuser le fossé de l’incompréhension.
Communiquer, ce n’est pas seulement répondre aux attaques. C’est éclairer, contextualiser, expliquer. Bref, élever le débat.
Retrouver le sens des priorités
La RDC est, par son histoire, un pays d’accueil et de départ. Un carrefour migratoire, traversé par des dynamiques complexes qui dépassent largement les frontières nationales. Ignorer cette réalité, c’est se condamner à des débats stériles.
À l’heure où le pays cherche à renforcer sa crédibilité internationale, à attirer des investissements et à stabiliser son économie, il serait regrettable que l’essentiel soit parasité par des polémiques mal informées.
La question des migrants mérite mieux que des invectives. Elle exige rigueur, connaissance et sens des responsabilités.
À défaut, le débat restera ce qu’il est aujourd’hui : une querelle au cœur de l’ignorance.

