RDC : Lumières sur le happy end du projet Kakobola sorti de dix ans de ténèbres

À Kikwit, Idiofa et Gungu dans la mythique province du Kwilu, les premiers effets sont déjà visibles. Depuis quelques jours, la mise en service du barrage hydroélectrique de Kakobola a enclenché ce que de nombreux habitants décrivent comme une véritable révolution silencieuse : l’électricité est désormais disponible en continu, les activités reprennent, et une nouvelle dynamique économique commence à s’installer.

Longtemps restée à l’état d’infrastructure dormante, cette centrale devient aujourd’hui un catalyseur de développement pour la « province gizengiste » du Kwilu, appelée désormais, et sans excuse, à franchir un cap décisif vers le développement et la modernité, notamment grâce à la relance des petites et moyennes entreprises et à l’amélioration des services sociaux de base.

Mais à peine cette avancée concrète enregistrée, une polémique s’est invitée dans le débat public, alimentée par des accusations de « contrat opaque » et de « privatisation déguisée » de sa gestion.

Derrière ces critiques, un dossier plus complexe, où se mêlent droit public, choix économiques et arbitrages politiques. Congo Guardian, votre journal des profondeurs, a interrogé archives, experts et spécialistes pour démêler le vrai du faux dans ce dossier, objet pour certains des platitudes politiciennes à la congolaise, là où d’autres y voient plutôt des perspectives concrètes d’amélioration du bien-être des populations locales.

Kakobola, que la lumière soit !

Un projet ancien remis sur les rails

Les archives du projet Kakobola n’ont pas eu de secret pour Congo Guardian. Leur examen minutieux révèle une réalité bien différente des accusations d’improvisation qui agitent certains milieux.

La première lumière est que le cadre contractuel remonte à la période 2018–2020, avec des validations administratives déjà actées.

Les archives internes des ministères du Plan et de l’Énergie consultées par les limiers de Congo Guardian évoquent un projet déjà structuré, juridiquement encadré et prêt à être exécuté. Autrement dit, la décision récente du gouvernement ne constitue pas une rupture, mais l’aboutissement d’un processus engagé de longue date, mais resté bloqué pendant près de dix ans malgré une centrale achevée depuis 2016.

Ce long enlisement constitue d’ailleurs le véritable angle mort du débat : comment une infrastructure aussi stratégique a-t-elle pu rester inutilisée aussi longtemps ?

Pour un ancien cadre qui fut proche du dossier, qui préfère s’exprimer sous anonymat, « le problème n’a jamais été technique, mais administratif et décisionnel ».

C’est précisément en tentant de comprendre les raisons de ce blocage prolongé que l’on bascule sur un autre terrain, une autre lumière plus technique mais tout aussi déterminant : celui de la qualification juridique du contrat.

Kakobola, d’un éléphant blanc en une réalité illuminate

Marché public ou délégation de service : le cœur du malentendu

Certains critiques évoquent un marché public attribué de gré à gré. Or, selon les éléments disponibles, le contrat relève en réalité d’une délégation de service public (DSP) — un mécanisme proche du partenariat public-privé.

La distinction est fondamentale : dans un marché public, l’État paie directement un prestataire, tandis que dans une DSP, l’opérateur privé investit et se rémunère sur l’exploitation du service.

« On ne peut pas analyser Kakobola avec les lunettes d’un marché public classique », tranche un juriste dépité par tant de légèreté dans les critiques qui jonchent les réseaux sociaux.

Dans le cas de Kakobola, poursuit cet interlocuteur de Congo Guardian, l’opérateur n’achète pas le barrage — qui reste propriété de l’État — mais assure son exploitation, sa maintenance et la distribution de l’électricité.

Cette nuance, curieusement absente du débat public, explique en grande partie les incompréhensions actuelles, conclue-t-il.

Une procédure encadrée, loin du scénario d’opacité

Sur la même lancée, d’autres critiques pointent un recours au gré à gré jugé injustifié. Pourtant, en retraçant la chronologie administrative, une autre lumière jaillit :

  • obtention d’un avis de non-objection de la DGCMP dès 2019 ;
  • inscription du projet au Plan de passation des marchés (PPM) ;
  • validation administrative progressive du contrat.

Selon plusieurs sources administratives recoupées, ces étapes figurent noir sur blanc dans les circuits de validation de l’époque. Et un témoin de l’époque de commenter : « Il ne s’agit pas d’une procédure improvisée, mais d’un dossier qui a suivi son cheminement normal, même s’il a été ralenti ».

Spécialiste des marchés publics, ce témoin, note que ces éléments suggèrent une procédure certes atypique, mais inscrite dans le cadre légal existant, notamment pour des projets hybrides entre marchés publics et concessions.

Les 12 millions de dollars : un chiffre mal compris

Autre sujet de controverse, les 12 millions de dollars présentés comme une dépense publique. La lumière qui y est projetée révèle plutôt qu’il correspond en réalité au coût global contractuel du projet, toutes taxes comprises.

Les documents techniques consultés révèlent , en effet, qu’il ne s’agit pas d’un décaissement budgétaire immédiat. « Surtout, il ne s’agit pas d’un paiement direct de l’État », souligne un cadre proche du dossier qui explique que le modèle économique repose sur un principe classique dans les infrastructures énergétiques : l’opérateur privé se rémunère progressivement via l’exploitation du service.

« C’est précisément ce type de montage qui permet à des États contraints budgétairement de débloquer des projets », explique un économiste spécialisé en partenariats public-privé, avant d’ajouter que ce mécanisme permet à l’État de mobiliser des investissements sans alourdir immédiatement ses finances, tout en garantissant la mise en service d’une infrastructure longtemps inactive.

Une urgence politique assumée

Mais pourquoi agir maintenant ? La réponse se trouve dans la séquence politique récente. La relance du projet s’inscrit, en effet, dans une décision managériale salvatrice : En mars 2025, une instruction du Chef de l’État vise à débloquer des infrastructures publiques restées improductives.

Dans le cas de Kakobola, l’argument d’urgence repose sur un fait, mieux une aberration difficilement contestable : une centrale terminée depuis 2016, mais inutilisée pendant près de dix ans.

« À un moment donné, ne pas décider devient en soi une faute de gouvernance », analyse, indigné, un observateur des politiques publiques.

Dans ce contexte, ne rien faire aurait signifié prolonger une situation de non-service public pour des milliers de citoyens. La décision apparaît ainsi moins comme une précipitation que comme une correction tardive.

Kikwit, Idiofa, Gungu : les premiers bénéficiaires

Au-delà des débats juridiques, ce sont les effets concrets qui permettent de mesurer la portée réelle du projet, bien plus utiles que la plate surenchère politique dont on veut l’entourer : 9.000 à 15 m.000 ménages ont désormais accès à une électricité continue, et cela va aller croissant ; les activités économiques locales, notamment les PME, connaissent un début de relance ; les services sociaux (santé, éducation) bénéficient d’une alimentation plus stable ; la dépendance aux solutions énergétiques précaires recule.

Sur place, les premiers retours confirment cette dynamique. « Avant, on travaillait au générateur. Aujourd’hui, on peut produire toute la journée », témoigne un opérateur économique de Kikwit.

Pour une région longtemps privée d’énergie fiable, l’impact est immédiat. Et c’est précisément cette réalité de terrain qui contraste avec l’intensité des débats à Kinshasa.

Trente ans de concession : un standard, pas une anomalie

Autre point de crispation : la durée du contrat, fixée à trente ans. Ici encore, les standards internationaux apportent un éclairage différent.

Les concessions longues permettent aux opérateurs d’amortir leurs investissements , assurer la maintenance sur le long terme et garantir une continuité de service. « Dans l’énergie, une concession courte serait économiquement intenable », rappelle un expert du secteur.

En d’autres termes, les trente ans ne traduisent pas une privatisation, mais une logique de viabilité économique : plus l’investissement est lourd, plus le temps de récupération est long. Une équation bien connue dans les infrastructures.

Le véritable scandale : dix ans d’inertie

À la lumière de tout ce qui précède, une inversion de perspective s’opère.

Les critiques dénoncent une décision actuelle jugée irrégulière. Mais à l’examen des faits, le véritable enjeu pourrait être ailleurs : l’incapacité passée à valoriser une infrastructure déjà construite. Car sans cette relance, Kakobola serait resté un « investissement mort », symbole d’une inefficacité publique chronique.

« Le scandale aurait été de continuer à ne rien faire », résume l’interlocuteur.

Une décision pragmatique plus qu’un scandale

En définitive, en remettant en service le barrage de Kakobola, le gouvernement a opéré un choix assumé : transformer une infrastructure dormante en service public fonctionnel, en s’appuyant sur un partenariat avec le secteur privé. L’opération ne règle pas toutes les questions — notamment sur la clarté des cadres juridiques en RDC — mais elle répond à une urgence concrète : fournir de l’électricité à des milliers de Congolais.

Dans ce dossier, le « happy end » tient peut-être moins à l’absence de controverse qu’à une réalité simple : après dix ans d’attente, l’électricité circule enfin.

Et la lumière fut !

Jonas Eugène Kota

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