Par Jonas Eugène Kota
La sortie récente de Modeste Bahati Lukwebo et de son parti contre toute perspective de révision constitutionnelle a provoqué une onde de choc au sein même de la majorité présidentielle congolaise. Dans une Union sacrée où plusieurs voix soutiennent ouvertement l’idée que le président Félix Tshisekedi serait investi d’une « mission » plutôt que d’un simple mandat constitutionnel, la prise de position du président de l’AFDC-A ressemble à un pavé jeté dans la mare.
Et les réactions n’ont pas tardé. Dans les couloirs de l’Union sacrée de la Nation, certains cadres évoquent déjà la possibilité de sanctions politiques, allant jusqu’à la déchéance de Bahati Lukwebo et des membres de sa plateforme des avantages liés à leur appartenance à la majorité. Et les Communicateurs de la majorité présidentielle écument déjà les plateaux de télévision et les réseaux sociaux pour la besogne.
L’argument avancé : la discipline politique. Et le précédent existe.
Il y a à peine quelques mois, Vital Kamerhe avait payé de son siège au perchoir de l’Assemblée nationale ses prises de position jugées discordantes, entre autres sur cette question de révision constitutionnelle.
Mais au-delà de la polémique du moment, la posture de Bahati Lukwebo rappelle à de nombreux observateurs une constante dans la trajectoire politique du personnage : le flair aigu pour les périodes de transition et de possible basculement des régimes.
Un talent pour sentir le vent tourner
Car l’histoire politique récente de la RDC montre que le leader de l’AFDC-A n’en est pas à sa première gymnastique stratégique.
Déjà au lendemain des élections de 2006, sous le régime de Joseph Kabila et au sein de l’Alliance de la Majorité Présidentielle (AMP), son nom circulait parmi les figures évoquées dans un projet de courant libéral interne à la majorité – le Centre Libéral Progressiste (CLP), aux côtés de Olivier Kamitatu, José Endundo Bononge, Antipas Mbusa Nyamwisi et quelques autres.
À l’époque déjà, l’idée était de structurer un pôle réformiste capable d’exister à l’intérieur même de la majorité présidentielle. Une manière, pour ses initiateurs, d’anticiper les recompositions politiques qui pourraient surgir à la faveur de l’usure du pouvoir.
L’épisode de la démission introuvable
L’épisode le plus savoureux reste toutefois celui de 2009, lors de la défenestration du président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe. Après la controverse née de ses contradictions avec le chef de l’État sur l’opération militaire conjointe menée contre les FDLR entre les FARDC et l’armée rwandaise, la majorité ordonne sa démission ainsi que celle collective de tous les membres du bureau de l’Assemblée nationale.
À l’époque, Bahati Lukwebo occupe le poste « juteux » de questeur. Discipline oblige, il dépose sa lettre de démission. Mais dans un scénario digne d’un feuilleton politique à la congolaise, la fameuse lettre va mystérieusement disparaître des circuits administratifs.
Une disparition qui, selon les mauvaises langues, traduisait un cœur de Bahati trop attaché aux délices de son siège pour accepter de s’en séparer si vite.
Le flirt avorté avec la fronde anti-Kabila
En 2015, alors que se dessine une contestation grandissante contre un éventuel troisième mandat de Joseph Kabila, plusieurs personnalités de la majorité claquent la porte pour rejoindre la fronde conduite par Moïse Katumbi.
Là encore, le nom de Bahati Lukwebo apparaît parmi ceux qui pourraient traverser la rue pour attendre le prochain régime. Mais, fidèle à sa réputation de stratège prudent, il se ravise à la dernière minute. La traversée de la rue attendra.
L’équilibriste de la rupture FCC-CACH
En 2020, lors de l’implosion de la coalition entre le Front Commun pour le Congo et le Cap pour le Changement, Bahati Lukwebo se retrouve à nouveau dans une position délicate. Pris entre les loyautés héritées de l’ancien régime et l’ascension politique de Félix Tshisekedi, son parti tangue et se divise.
Pendant plusieurs semaines, le leader de l’AFDC-A joue les funambules politiques, jusqu’à se rallier définitivement à l’Union sacrée de la Nation à sa création.
Encore une fois, le positionnement intervient au moment précis où les lignes de force du pouvoir se redessinent.
Cette fois, une posture assumée
Mais l’épisode actuel semble différent. À environ deux ans de la fin du second mandat constitutionnel de Félix Tshisekedi, la question de la révision de la Constitution est devenue l’un des sujets les plus explosifs du débat politique congolais.
Contrairement à ses précédentes manœuvres souvent marquées par l’hésitation et les rétractations, Bahati Lukwebo adopte cette fois une posture ferme et assumée : aucune révision constitutionnelle.
Pour certains observateurs, il s’agit d’une position avant-gardiste, destinée à préserver l’ordre constitutionnel et à préparer l’après-Tshisekedi. Pour d’autres, c’est simplement une nouvelle manifestation du sens aigu de l’opportunité politique du leader de l’AFDC-A.
Dans les deux cas, une chose est sûre : dans le théâtre politique congolais, Modeste Bahati Lukwebo confirme une fois de plus son statut de baromètre des transitions possibles. Mais comme souvent avec les baromètres, la question demeure : mesurent-ils le temps qu’il fait… ou annoncent-ils déjà la tempête ?

