Les propos tenus récemment par le président rwandais Paul Kagame, affirmant une nouvelle fois que des portions du territoire congolais auraient fait historiquement partie du Rwanda précolonial, ont relancé un débat ancien mais lourd de conséquences.
En réalité, rien de fondamentalement nouveau n’a été dit à Kigali. Mais le contexte régional, diplomatique et militaire donne aux déclarations du chef de l’État rwandais une portée qu’il serait dangereux de sous-estimer.
Un discours récurrent, réactivé à un moment sensible
S’exprimant en kinyarwanda la semaine dernière, Paul Kagame a évoqué les « zones aujourd’hui situées en RDC et en Ouganda » qui auraient appartenu au royaume rwandais. Une rhétorique déjà entendue de lui, notamment en avril 2023 au Bénin, lorsqu’il affirmait que « une grande partie du Rwanda a été donnée au Congo et une autre au sud à l’Ouganda » lors du partage colonial. Le 1er janvier 2026 encore, dans son message de vœux, il appelait ses concitoyens à « ne pas oublier leur histoire ».
Ces rappels historiques surfent sur une ligne idéologique constante dans les cercles de pouvoir rwandais depuis plusieurs décennies : Kigali serait victime d’un découpage colonial injuste, ce qui légitimerait – explicitement ou implicitement – certaines de ses actions sécuritaires, diplomatiques et militaires à l’est de la RDC.
Un argumentaire historique fragile
L’idée d’un « grand Rwanda » amputé de parties entières par les colonisateurs allemands puis belges ne résiste pourtant pas à l’examen des faits.
À l’époque précoloniale et coloniale, les conquêtes du roi Rwabugiri Muhamurwe (1853–1895) furent brèves et instables, sans administration durable sur les périphéries. Son successeur Yuhi V Musinga (1896–1931) n’a jamais exercé de contrôle direct sur les actuels Kivu, et ne dut sa consolidation interne – dans le territoire actuel du Rwanda – qu’à l’appui des autorités coloniales.
Au contraire, rappelle l’historien Isidore Ndaywel E-Nziem, lors d’un colloque tenu à Kinshasa en mars 2025 : « Le Rwanda n’a jamais contrôlé les territoires des actuels Nord et Sud-Kivu avant la colonisation. Les mythes d’un grand Rwanda relèvent d’une reconstruction idéologique moderne plus que d’une réalité historique. »
Dans certains cas, note-t-il, ce sont plutôt des portions de l’actuel Rwanda occidental qui étaient historiquement liées à des entités congolaises.
Une continuité idéologique : de Bizimungu au M23
Les propos de Paul Kagame s’inscrivent dans une longue continuité. En 1996 déjà, lors d’un meeting à Cyangugu, le président Pasteur Bizimungu évoquait la notion d’un Rwanda englobant des territoires aujourd’hui congolais. Plus récemment en 2025, Bertrand Bisimwa, leader du M23, reprenait dans une interview l’idée que certaines zones du Kivu seraient « historiquement rwandaises », mobilisant l’argument du « premier occupant ». Il allait plus loin en disant que les autres communautés autour des Banyamulenge n’ont qu’à rentrer chez elle, comme pour laisser entendre qu’ils sont étrangers là où ils se trouvent.
L’usage récurrent de cette grille de lecture historique par différents acteurs politiques rwandais nourrit la perception d’une stratégie d’État, structurée dans la durée. Une stratégie dans laquelle l’histoire est réinterprétée au service d’ambitions géopolitiques contemporaines.
Les implications : un aveu de fond sur le rôle du M23 ?
En insistant encore sur un passé territorial réinventé, Paul Kagame offre malgré lui un éclairage dérangeant : le prétexte sécuritaire utilisé depuis des années par Kigali — la présence des FDLR, les tensions autour des Banyamulenge — n’explique pas à lui seul la profondeur de l’implication rwandaise dans l’est congolais.
Pour Kinshasa, ces déclarations sonnent comme une confirmation : le soutien au M23, reconnu par l’ONU et plusieurs chancelleries occidentales, relève d’un projet politique plus vaste, ancré dans une vision territoriale contestée.
Ce récit expansionniste, qui érode la légitimité historique et politique du M23, devrait peser sur les discussions actuelles autour d’éventuels processus de paix. Peut-on négocier durablement avec un mouvement dont l’un des piliers discursifs repose sur une histoire largement démentie par les faits ?
Une diplomatie congolaise appelée à évoluer
Face à la résurgence de ce récit historique réinventé, la RDC est désormais invitée à ajuster plus finement sa stratégie diplomatique. Kinshasa doit réaffirmer, avec constance et pédagogie, l’inexistence d’un quelconque contrôle rwandais sur les territoires des Kivu avant la période coloniale, tout en mobilisant davantage la recherche académique africaine et internationale pour démonter méthodiquement les fondements du discours de Kigali.
Cette démarche implique également de contrer, sur toutes les scènes multilatérales, l’idée selon laquelle le Rwanda serait une « victime » du découpage colonial, en rappelant que l’histoire documentée montre au contraire une consolidation territoriale du royaume rwandais grâce à la colonisation.
Dans le même mouvement, la RDC gagnerait à articuler un positionnement cohérent dans les discussions impliquant Kigali et le M23, en soulignant que les revendications avancées aujourd’hui minent la crédibilité même du narratif politique utilisé par ce mouvement armé
.… Mais, le plus important peut-être est ailleurs
Si les propos de Kagame ne surprennent plus, ils interviennent pourtant à un moment où les tensions militaires dans le Kivu restent particulièrement vives, tandis que plusieurs médiations africaines tentent encore de dessiner les contours d’une désescalade durable. Dans le même temps, la communauté internationale multiplie les appels à un apaisement rapide, consciente que la situation pourrait basculer à tout moment.
C’est dans cet environnement fragile que chaque phrase prononcée par le président rwandais, même lorsqu’elle semble n’être qu’une répétition du passé, prend une dimension stratégique. Elles deviennent autant de messages adressés simultanément à Kinshasa, aux alliés régionaux, aux médiateurs engagés dans le processus, mais aussi au M23, auquel Kigali rappelle implicitement le socle idéologique sur lequel repose son soutien.
Chacun est donc appelé à décoder sa part du message.
JEK

