Depuis trois décennies, la communauté internationale se laisse abuser par un prétexte usé justifiant l »’instabilité à l’est de la RDC : la menace des FDLR contre le Rwanda. Pourtant, les rapports onusiens, les déclarations rwandaises elles-mêmes et l’histoire récente le démontrent sans équivoque : cette milice résiduelle, cantonnée à la RDC, ne représente plus aucune menace pour Kigali et ne l’a jamais été véritablement, d’ailleurs.
Le vrai drame se joue ailleurs. La cause profonde des agressions répétées contre l’Est du Congo n’est pas sécuritaire, mais politique et ethnique : l’impossible cohabitation entre Hutus et Tutsis au Rwanda dont le régime qui exporte ses conflits internes pour justifier sa mainmise sur les richesses congolaises et perpétuer son pouvoir.
Tant que cette logique d’exclusion ne sera pas désamorcée par un dialogue rwando-rwandais inclusif, aucun accord, aucune force militaire ne mettra fin au cycle infernal qui ensanglante la région. La paix dans les Grands Lacs ne se fera pas sans une vérité qui dérange.
Par Jonas Eugène Kota
Au cours d’une conférence de presse tenue à New-York, Massad Boulos, envoyé spécial des États-Unis pour les Grands Lacs, a longuement insisté sur la nécessité de s’attaquer aux « causes profondes » de la crise qui ensanglante l’Est de la République Démocratique du Congo. « Il faut s’attaquer aux causes profondes du conflit. Et les deux parties ont accepté de traiter les causes profondes dans la déclaration de principe du 12 juillet », a-t-il affirmé. Plus loin, il a précisé que ces causes recouvrent « des questions de gouvernance, de décentralisation (…) ainsi que l’intégration ou la réintégration des combattants du M23 ».
Et d’ajouter, en ce qui concerne le Rwanda, que « le Rwanda a des préoccupations sécuritaires et l’accord parle de la neutralisation des FDLR ».
Cette rhétorique, reprise par de nombreux acteurs et même les protagonistes eux-mêmes – Gouvernement congolais, régime de Kigali, mouvements rebelles comme l’AFC/M23 – est désormais récurrente dans tous les forums diplomatiques. Pourtant, force est de constater qu’aucun acteur, pas même les garants internationaux des négociations, n’a jamais pris la peine de nommer explicitement ces causes profondes. Ni les accords signés à Washington, ni les pourparlers en cours à Doha n’y font allusion.
Des « causes profondes » qui masquent l’échec des solutions rebelles et le rôle ambigu des États-Unis dans la crise régionale
Les « causes profondes » évoquées par Massad Boulos, réduites à des problèmes de gouvernance ou à l’intégration de combattants rebelles dans les institutions, n’ont en réalité aucun rapport avec l’origine véritable de la crise. Ces thèmes sont devenus une rhétorique récurrente de toutes les rébellions armées en RDC depuis plus de trente ans, du RCD au CNDP en passant par le M23, sans jamais permettre de résoudre le conflit. Les répéter aujourd’hui ne fait que détourner l’attention des vraies causes.
Le malaise de Massad Boulos face à la question précise du journaliste Marius Muhunga en dit long : répondre directement aurait nécessité de reconnaître la responsabilité historique et actuelle des États-Unis dans l’occurrence de cette situation. Car au-delà de leur rôle de médiateur, les USA font aussi partie du problème.
Leur soutien constant au Rwanda depuis les années 1990, malgré quelques sanctions récentes largement inefficaces, a contribué à déclencher et entretenir le cycle de violences. La poursuite des attaques meurtrières du M23, pourtant notoirement soutenu par Kigali, en est une illustration frappante.
La vérité implacable des archives
Les archives sont claires. Dès la fin des années 1980, Washington a soutenu Yoweri Museveni pour sa prise du pouvoir en Ouganda et encadré Paul Kagame, futur chef du FPR, sous Museveni qui le gère come officier du renseignement au sein de l’armée ougandaise. En 1990, Kagame est envoyé suivre une formation militaire avancée à Fort Leavenworth (Kansas, USA), où il est initié au commandement, à la stratégie et au renseignement. Mais à la mort de Fred Rwigema, chef historique du FPR tué lors de l’invasion du Rwanda en octobre 1990, il interrompt brusquement son cursus militaire et retourne en Afrique pour prendre la tête du FPR, avec l’appui logistique de l’Ouganda et le soutien discret de Washington.
Après le génocide de 1994, les États-Unis lancent l’opération Support Hope, officiellement humanitaire mais en réalité axée sur le renseignement et le renforcement du lien stratégique USA–FPR. Dans les camps de réfugiés de Goma, où plus d’un million et demi de Hutus s’étaient repliés, Washington débloque plus de 120 millions USD en un peu plus de quatre mois (juillet–novembre 1994), pendant que Sadako Ogata, Haut-Commissaire du HCR, peinait à rassembler des moyens suffisants pour répondre à l’urgence humanitaire.
Ce déséquilibre illustre la volonté américaine de garder le contrôle unilatéral de la gestion des camps, alors même que Kigali et Kampala préparaient leurs interventions pour les démanteler au nom de la lutte contre les ex-FAR et Interahamwe. C’est dans cette foulée que le Rwanda engage des bombardements des campas des réfugiés avant de lancer les interventions directes en territoire zaïrois à l’époque.
Les États-Unis ont ensuite toléré la création de l’AFDL et la chute de Mobutu, en consolidant l’alliance avec Kigali et Kampala. Depuis lors, les rébellions successives (RCD, CNDP, M23) se sont inscrites dans un environnement où Washington n’a jamais contraint ses alliés à cesser leurs ingérences en RDC, préférant maintenir une politique d’ambiguïté. Ce soutien a permis au FPR, une fois installé au pouvoir à Kigali, de justifier et de conduire la traque des FDLR et des Interahamwe sur le sol congolais, traque qui reste aujourd’hui encore l’un des prétextes récurrents des agressions rwandaises contre la RDC.
L’argument sécuritaire rwandais : un prétexte démonté par les faits
De ce fait, l’argument sécuritaire avancé par Kigali, la fameuse « menace FDLR », relève davantage d’un prétexte que d’une réalité. Aucun rapport onusien n’a jamais documenté une attaque des FDLR contre le Rwanda. Les seules victimes documentées sont des civils congolais.
Des sources officielles rwandaises elles-mêmes ont reconnu que les FDLR ne constituent plus une menace réelle, leurs effectifs ayant été neutralisés, capturés ou rapatriés depuis longtemps.
Les déclarations officielles rwandaises elles-mêmes l’infirment. En décembre 2021, l’ambassadeur du Rwanda à Kinshasa, Vincent Karega, affirmait que les FDLR « ne constituent plus une menace pour le Rwanda ». Un rapport secret des services de sécurité rwandais daté de janvier 2021 va plus loin, saluant les opérations des FARDC qui ont « sérieusement ébranlé et dégradé » ces groupes.
Surtout, aucune source internationale crédible – qu’il s’agisse des 52 rapports de l’ONU sur la région depuis 2000 ou des enquêtes d’ONG – ne documente la moindre attaque des FDLR ayant compromis la sécurité ou la stabilité du Rwanda. Leurs exactions, pourtant réelles, sont concentrées sur le sol congolais, visant des civils congolais.
La RDC a engagé des efforts documentés de neutralisation des FDLR
Sur un autre tableau, les efforts déployés par la RDC pour neutraliser les FDLR ont été constants et documentés. Dès 1999, des programmes de Désarmement, Démobilisation, Rapatriement, Réinsertion et Réintégration (DDRRR) furent mis en place. Des milliers de combattants furent ainsi regroupés et rapatriés, comme à Kamina où 3.000 combattants et leurs dépendants furent rassemblés en 2002. Les opérations se sont poursuivies avec des initiatives majeures telles que les programmes AMANI LEO (2008) et KIMIA (2009) au Nord-Kivu, qui combinèrent traque militaire et rapatriement volontaire.
La stratégie du double jeu rwandais
Le plus curieux est que le Rwanda, qui argue des soucis sécuritaires avec l’existence ou la nocivité supposée de ces mêmes FDLR, a toujours développé, par le passé, un comportement et posé des actes contradictoires à son souci de les voir disparaître. En effet, ces efforts ci-haut évoqués ont été systématiquement sabotés par le Rwanda. Des attaques armées répétées contre les camps de transit où les combattants FDLR étaient regroupés ont eu lieu à Lubero, Bunyatenge et Kanyabayonga.
Plus grave encore, Kigali a pratiqué le recyclage d’anciens combattants : des éléments rapatriés et réintégrés au Rwanda après les opérations DDRRR réussies étaient renvoyés en RDC par les services secrets rwandais.
Enfin, le Rwanda a créé des groupes armés pseudo-FDLR destinés à attaquer les populations civiles congolaises, particulièrement les tutsis rwandophones, et à entretenir le chaos pour justifier d’autres incursions en RDC
Cette stratégie du double jeu révèle que le prétexte sécuritaire n’a toujours été qu’un paravent pour justifier des interventions servant des intérêts économiques et géostratégiques bien plus larges. La véritable menace pour la stabilité régionale n’est pas cette milice résiduelle, mais l’exportation continue du conflit intercommunautaire rwandais sur le territoire congolais.
La cause profonde : l’impossible cohabitation Hutu-Tutsi au Rwanda
La véritable « cause profonde » des agressions récurrentes du Rwanda contre la RDC est donc ailleurs : dans l’absence de cohabitation pacifique entre Hutus et Tutsis au Rwanda. Depuis l’indépendance, le pays est enfermé dans une logique de domination ethnique alternée : les Hutus ont persécuté les Tutsis pendant trois décennies sous Habyarimana ; aujourd’hui, ce sont les Tutsis, au pouvoir depuis un peu plus de trente années aussi, qui traquent systématiquement les Hutus, au Rwanda comme à l’étranger. Tant que cette logique d’exclusion et de vengeance perdurera, tout régime en place à Kigali poursuivra inévitablement la traque de l’ethnie antagoniste, en exportant ce conflit au Congo, notamment.
Pour une solution durable : un dialogue rwando-rwandais inclusif
La seule issue durable réside donc dans un dialogue rwando-rwandais inclusif, qui permette enfin aux deux principales communautés d’établir un véritable animus vivendi. Sans cette démarche courageuse, aucune médiation extérieure, aucun accord militaire ou politique ne pourra mettre un terme aux souffrances des populations congolaises et à l’instabilité chronique de toute la région des Grands Lacs.
Continuer à ignorer cette évidence, c’est se rendre complice de la perpétuation du conflit. La communauté internationale doit cesser de cautionner le leurre des FDLR pour enfin exiger des comptes sur la racine du mal : la fracture ethnique rwandaise. L’histoire jugera sévèrement ceux qui, aujourd’hui, préfèrent les faux-semblants diplomatiques à la courageuse recherche de la paix.

