Analyse comparative de Jonas Eugène Kota
De la mémoire au cri d’alarme, Félix Tshisekedi a changé de registre à l’ONU. Un an après avoir dénoncé le pillage des ressources et réclamé justice pour les victimes, le président congolais est revenu à New York avec des mots plus tranchants : il parle désormais d’un « génocide silencieux » et met en cause directement le Rwanda, tout en préparant l’entrée de son pays au Conseil de sécurité. Une constance dans la dénonciation, mais une radicalisation du vocabulaire et des exigences.
Un an après avoir appelé les Nations unies à sanctionner le pillage des ressources et à honorer la mémoire des millions de victimes de l’Est congolais, Félix-Antoine Tshisekedi a haussé d’un cran sa rhétorique. À la tribune de la 80ᵉ Assemblée générale ce 23 septembre 2025, le chef de l’État congolais a dénoncé un « génocide silencieux » qui ravage son pays depuis trois décennies, avertissant que « tant que les décisions des accords de Washington et de Doha ne seront pas exécutées, le sang des innocents continuera de couler ».
Constante dans la dénonciation du lien entre minerais et guerre, son intervention de 2025 se distingue par un durcissement du ton, marqué par une mise en cause directe du Rwanda. « En juillet dernier encore, plus de trois cents civils — dont quarante-huit femmes et dix-neuf enfants — ont été massacrés dans le territoire de Rutshuru par l’AFC/M23 avec l’appui des Forces de Défense du Rwanda », a affirmé le président congolais. Il a également rappelé que l’accord de paix signé à Washington « engage expressément Kigali à un retrait complet et vérifiable de ses troupes, et à la levée de ses mesures dites “défensives” ». Pour lui, la guerre à l’Est du pays n’est plus seulement un conflit armé, mais « un génocide silencieux » qui dure depuis trois décennies et dont « tous les marqueurs d’un projet d’extermination sont réunis ».
La continuité : paix, justice et lutte contre le pillage
En septembre 2024, Tshisekedi avait insisté sur le lien entre pillage des ressources et guerre, appelant à des sanctions contre les acteurs économiques et politiques impliqués. « On ne peut pas continuer à fermer les yeux sur le lien direct entre le financement de la guerre et l’exploitation illégale de nos minerais », avait-il déclaré. Il avait aussi institué symboliquement le 2 août comme journée de mémoire pour les victimes des massacres de l’Est (GENOCOST), estimant que « le Congo ne peut bâtir son avenir sans honorer la mémoire de ses millions de morts ».
Un an plus tard, la même conviction anime son discours : « Rompre le lien toxique entre rentes minières et financement de groupes armés non étatiques exige transparence, traçabilité et sanctions », a-t-il martelé devant l’Assemblée. Comme en 2024, il a appelé à des mécanismes internationaux de contrôle, à la lutte contre la corruption et à la fin de l’impunité.
La rupture : le mot « génocide » et la dénonciation du Rwanda
Mais la nouveauté majeure réside dans le vocabulaire employé. « Ce n’est pas seulement un conflit : c’est un génocide silencieux qui frappe le peuple congolais depuis plus de trente ans », a-t-il lancé, citant les millions de morts, les villages détruits et les populations déplacées.
Il a également mis en cause plus directement le Rwanda, accusant ses forces d’appuyer l’AFC/M23 dans des massacres récents à Rutshuru. Pour lui, la paix passe désormais par « le retrait complet et vérifiable des troupes rwandaises » et la stricte mise en œuvre des accords signés à Washington (juin 2025) et à Doha (juillet 2025).
« Tant que ces décisions ne seront pas exécutées, le sang des innocents continuera de couler », a-t-il averti, en appelant les Nations unies à « reconnaître le génocide congolais » et à mettre en place une commission d’enquête internationale indépendante.
Un futur siège au Conseil de sécurité
Cette radicalisation du discours s’explique aussi par le nouveau rôle que s’apprête à jouer Kinshasa : élue le 3 juin 2025, la RDC siègera comme membre non permanent du Conseil de sécurité pour la période 2026-2027, à partir du 1er janvier prochain.
À New York, Tshisekedi a esquissé l’agenda qu’il entend défendre : paix et sécurité, prévention des conflits, mais aussi réforme du Conseil, conformément au « Consensus d’Ezulwini » qui réclame une représentation africaine accrue, y compris avec droit de veto. « L’Afrique ne peut plus être spectatrice de décisions qui concernent son avenir et sa sécurité », a-t-il insisté.
De la supplique à l’influence
En un an, le ton a changé. Là où Tshisekedi plaidait en 2024 pour la mémoire et des sanctions, il appelle désormais, tout en réclamant la mémoire et les sanctions, à une reconnaissance internationale formelle du génocide congolais et se positionne comme acteur de l’intérieur du Conseil de sécurité. Une évolution qui traduit l’ambition de Kinshasa : ne plus seulement demander justice, mais peser sur les mécanismes décisionnels mondiaux.
« La République démocratique du Congo ne sollicite ni charité, ni commisération : elle exige justice, vérité et dignité », a conclu Tshisekedi, engageant l’ONU à se tenir « du côté du droit » pour que la paix « cesse d’être une illusion et redevienne une possibilité ».

