Longtemps cantonnée au rôle de géant minier sous-exploité, la République démocratique du Congo tente désormais d’imposer une autre lecture de sa puissance : celle d’un pivot énergétique et industriel appelé à peser dans les grands équilibres économiques africains. C’est dans cette perspective que s’inscrit la rencontre, lundi à Kinshasa, entre la Première Ministre Judith Suminwa Tuluka et Jeremy Wiggins, Sous-Secrétaire d’État adjoint américain au Trésor chargé de l’Énergie, des Infrastructures et des Investissements.
Derrière le protocole diplomatique, l’entretien marque une nouvelle étape dans le rapprochement stratégique entre Kinshasa et Washington, à l’heure où les États-Unis cherchent à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en minerais critiques et à consolider leur présence dans les infrastructures africaines face à la concurrence chinoise.
Au cœur des échanges : le projet hydroélectrique d’Inga III, le corridor de Lobito, la sécurisation des investissements et l’intégration industrielle régionale. Autant de dossiers devenus centraux dans la nouvelle architecture économique que les deux pays entendent construire.
Inga III, le pari d’une puissance énergétique congolaise
Pour Washington, le mégaprojet d’Inga III dépasse désormais le simple cadre d’un barrage hydroélectrique. Il représente une infrastructure stratégique susceptible de remodeler l’équilibre énergétique de l’Afrique centrale et australe.
« L’énergie constitue une priorité majeure pour les États-Unis comme pour la RDC », a déclaré Jeremy Wiggins à l’issue de l’audience avant d’ajouter : « J’ai échangé avec la Première Ministre sur l’importance d’Inga III et sur le potentiel que ce projet peut apporter à l’économie congolaise, à la population ainsi qu’aux différents secteurs de l’État. »
Depuis plusieurs années, le potentiel colossal du fleuve Congo nourrit les ambitions des partenaires internationaux. Mais sous l’impulsion du président Félix Tshisekedi et du Gouvernement dirigé par Judith Suminwa Tuluka, Kinshasa cherche désormais à inscrire ce projet dans une logique de souveraineté économique et de transformation locale.
L’objectif n’est plus uniquement de produire de l’électricité, mais d’utiliser cette énergie comme moteur d’industrialisation, de création de valeur ajoutée et de développement des chaînes industrielles africaines liées notamment aux minerais stratégiques.
Le corridor de Lobito, nouvelle colonne vertébrale régionale
Autre dossier structurant : le corridor de Lobito, soutenu activement par les États-Unis et plusieurs partenaires occidentaux. Cette infrastructure logistique, ferroviaire et énergétique vise à connecter les zones minières de la RDC et de la Zambie à la façade atlantique angolaise.
Pour Washington, ce corridor constitue un levier majeur de sécurisation des flux stratégiques, mais aussi un outil d’intégration économique régionale.
À Kinshasa, les autorités congolaises y voient surtout l’opportunité de sortir du modèle d’économie d’exportation brute hérité de plusieurs décennies de dépendance extractive.
Le Gouvernement congolais insiste désormais sur la transformation locale des ressources, la bancabilité des infrastructures et la création d’un tissu industriel régional capable de soutenir une croissance durable.
Une relation bilatérale qui change de dimension
La visite de Jeremy Wiggins illustre également le changement d’échelle des relations entre la RDC et les États-Unis.
« Je pense que ma visite traduit le renforcement de la proximité entre la RDC et les États-Unis », a affirmé le responsable américain, saluant « la volonté des États-Unis de soutenir l’économie congolaise ».
Ces derniers mois, les initiatives conjointes se sont multipliées : coopération énergétique, mécanismes de financement du développement, soutien aux infrastructures stratégiques et partenariats sectoriels.
En février dernier, Kinshasa et Washington avaient notamment signé un mémorandum d’entente dans le secteur sanitaire, doté d’un financement global de 1,2 milliard de dollars, dont 900 millions apportés par les États-Unis.
Pour l’administration américaine, la RDC apparaît désormais comme un acteur clé dans les enjeux mondiaux liés à la transition énergétique, aux minerais critiques et à la réorganisation des chaînes industrielles.
Washington durcit le ton face au Rwanda
Cette séquence diplomatique intervient également dans un contexte de tensions persistantes dans l’Est congolais. Interrogé sur les sanctions américaines visant plusieurs responsables rwandais, Jeremy Wiggins a affiché une position ferme. « Le Département du Trésor américain a récemment pris des sanctions contre plusieurs hauts responsables de l’armée rwandaise. Nous prenons très au sérieux le respect des engagements pris dans le cadre de l’accord », a-t-il déclaré.
Une manière pour Washington de réaffirmer sa pression sur Kigali, tout en consolidant son partenariat stratégique avec Kinshasa.
Au-delà des annonces, la rencontre de lundi confirme surtout une évolution majeure : la RDC ne veut plus être perçue uniquement comme un réservoir de ressources, mais comme un centre de gravité énergétique, industriel et géostratégique appelé à jouer un rôle déterminant dans les recompositions économiques africaines du XXIe siècle.
JEK

