Dans une tentative laborieuse de justifier l’injustifiable, Corneille Nangaa s’est lancé dans une explication confuse d’une alliance rwando-rebelle dont il maîtrise mal les ressorts historiques. À peine un an après l’irruption de son AFC dans l’écosystème sécuritaire de l’Est, l’ancien président de la CENI se retrouve à commenter une mécanique politico-militaire tissée depuis plus de trente ans entre Kigali et ses supplétifs armés. Une prise de parole qui en dit long sur la fébrilité du moment… et sur l’onde de choc provoquée par les aveux rwandais à Washington.
Au lendemain des aveux explosifs du gouvernement rwandais devant le Congrès américain sur son rôle direct dans la crise congolaise, une véritable onde de choc s’est propagée dans la région. Et c’est dans ce climat de séisme politique que Corneille Nangaa, chef de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et ancien président de la CENI, a convoqué la presse à Kigali pour une mise au point très attendue — une sortie abondamment relayée notamment par le média rwandais Igihe.
Une réaction précipitée qui en dit long
La rapidité avec laquelle Nangaa s’est exprimé traduit la panique qui secoue désormais cette alliance militaire et politique vieille de trente ans entre Kigali et les groupes armés opérant dans l’est de la RDC. Après les aveux rwandais à Washington, en effet, les fondations mêmes des accords de paix négociés à Doha et dans la capitale américaine vacillent. Car ce qui avait été présenté par Kigali comme un simple soutien diplomatique ou logistique vient d’être officiellement requalifié par Kigali lui-même.
Et ce revirement oblige, en principe, à une reconsidération profonde de tout l’édifice diplomatique bâti jusqu’ici autour de la crise du M23. Ceci expliquerait donc cela.
Les aveux de Nangaa : collaboration assumée, contours flous
Face à la presse, Corneille Nangaa a lâché une bombe à son tour :« Je confirme ici que nous collaborons avec le Rwanda. Et que nous ne collaborons pas seulement avec le Rwanda, nous collaborons avec l’Ouganda (…). Plus de 40 000 personnes traversent les frontières RDC-Rwanda le jour… nous collaborons. »
Une chose est vraie : si ce n’était que pour aller justifier des mouvements transfrontaliers des biens et des personnes jamais tari même lors des précédentes agressions, l’Ambassadrice Mukantabana ne s’aurait pas donné la peine d’un oral aussi lourd de conséquences devant une institution aussi puissante que le congrès américain, et les observateurs avertis n’en sont pas dupes. Même Corneille Nangaa ne se serait pas risqué cette délicate rescousse qui, manifestement n’aura eu pour effet que de faire rire les vaches du Kivu.
Malgré ces évidences, Nangaa s’empresse de dresser une frontière artificielle : selon lui, cette coopération serait avant tout sécuritaire et migratoire, pas militaire.
Sauf que cette nuance peine à convaincre. Très peu, même.
Un discours qui ne colle pas au terrain
Nangaa affirme que Kigali n’apporte aucune aide militaire directe au M23. Pourtant, les réalités de la guerre contredisent ouvertement cette version : des offensives coordonnées documentées par l’ONU et les services de renseignements britanniques, américains et autre; une puissance de feu disproportionnée révélée par le Secrétaire général de l’ONU en personne ; des capacités logistiques dignes d’une armée régulière tel que révélé par le Représentant des USA au Conseil de sécurité après la prise d’Uvira, et la présence répétée d’équipements identifiés comme rwandais comme reconnu dans des rapports de renseignements américains.
Difficile, dans ces conditions, de parler d’une rébellion isolée ou d’une simple « coopération administrative ».
Derrière les mots : une guerre bien réelle
Pour de nombreux analystes, la « collaboration sécuritaire et migratoire » invoquée par Nangaa n’est qu’un euphémisme diplomatique destiné à sauver la face d’une alliance désormais mise à nu par les aveux de Kigali, ou à faire rire les vaches. Car ce que vivent les populations du Nord-Kivu —les déplacements massifs, les massacres de civils, l’exploitation illégale des minerais,— ne relève en rien d’un partenariat technique entre services d’immigration.
Il s’agit d’un conflit structuré, alimenté, soutenu.
Une alliance en état de choc
La sortie médiatique de Nangaa apparaît donc comme une tentative maladroite de rattraper le régime de Kagame au moment même où celui-ci est pris à contre-pied sur la scène internationale.
Le Rwanda a, en effet, ouvert une brèche en admettant sa responsabilité, Nangaa a tenté d’en refermer certaines, ou d’en détourner la lecture sans en maîtriser les tenants et les aboutissants.
Car, assurément, Kigali n’avait pas consulté ses proxy pour le fatidique oral au Congrès américain.
Mais une chose est sûre : les aveux de Kigali ont rebattu les cartes et révélé les failles d’une alliance stratégique longtemps dissimulée. Le choc politique qui en découle pourrait redéfinir en profondeur les mécanismes de paix de Washington et de Doha.
La question désormais est simple : la région peut-elle encore faire semblant ?
Jonas Eugène Kota

