Après leur précédente lettre au sénat et autres institutions américaines pour dénoncer l’instrumentalisation de leur communauté par le régime de Kigali, la communauté banyamulenge, par la voix de ses représentants de la diaspora, monte à nouveau au créneau pour dénoncer ce qu’elle qualifie de « manipulation cynique » de son drame par le président rwandais Paul Kagame. Dans une lettre adressée au président américain Donald J. Trump, l’organisation Banyamulenge Global Advocacy (BGA) accuse Kigali d’instrumentaliser les persécutions subies par cette minorité pour légitimer son implication militaire et son soutien aux groupes armés dans l’est de la République démocratique du Congo.
Cette missive, dont Congo Guardian a obtenu copie, intervient dans un contexte de tension régionale exacerbée, quelques jours après occupation d’Uvira par les forces coalisées M23/RDF, marquant la violation de l’accord de paix signé le 4 décembre 2025 à Washington sous médiation américano-qatarienne.
Une lettre chargée d’indignation
« Nous écrivons à Votre Excellence pour exprimer notre profonde indignation et notre vive inquiétude concernant les violations continues de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la République démocratique du Congo par le régime rwandais », peut-on lire en introduction de la lettre, cosignée par Charles Nieze (BGA Global, USA) et James M. Rutonesha (BGA Canada).
Les signataires retracent près de trois décennies d’ingérence rwandaise, depuis la première guerre du Congo en 1996, et dénoncent « un cycle sans fin de guerre, de violence et de déstabilisation » qui a coûté la vie à « plus de dix millions de Congolais ».
Le document pointe un paradoxe amer : « Alors que le président Kagame exhorte le monde à ne jamais oublier le génocide au Rwanda, il omet systématiquement les atrocités commises contre les civils congolais – des atrocités que son gouvernement a, directement ou indirectement, soutenues à travers des mouvements proxy successifs pendant des décennies. »
L’accord de Washington déjà fragilisé
La communauté banyamulenge avait salué l’initiative diplomatique américaine. « Nous exprimons notre profonde gratitude pour les efforts diplomatiques décisifs qui ont abouti à l’accord du 4 décembre 2025 », écrivent-ils.
Mais l’espoir a été de courte durée. « Le monde a été stupéfait de voir avec quelle rapidité et quel mépris le président Kagame a violé et renié les engagements pris sous les auspices de Votre Excellence », déplorent-ils, faisant référence aux déclarations publiques du dirigeant rwandais le 11 décembre 2025, perçues comme un « défi ouvert » envers les pays médiateurs.
La dénonciation de l’instrumentalisation
Le cœur de l’accusation porte sur la récupération politique de la cause banyamulenge. La lettre affirme que Paul Kagame « tente de plaider la cause des Banyamulenge – une communauté qu’il a systématiquement cherché à exterminer depuis 2017 à travers les actions du RED-Tabara. »
Les signataires rappellent avec force : « Le président Kagame a entraîné ce groupe et lui a fourni la logistique, les munitions, les armes et les uniformes utilisés pour terroriser notre peuple. »
Ils rejettent toute légitimité du Rwanda à se porter défenseur de cette communauté : « Le Banyamulenge Global Advocacy souligne que le président Kagame n’a aucun droit légitime de défendre les Banyamulenge, car son régime est directement responsable des morts, des pillages de bétail et de l’insécurité généralisée imposés à notre communauté. »
Un paragraphe est particulièrement poignant : « Nous n’oublierons jamais que des réfugiés banyamulenge et tutsi ont été abattus et tués par les forces rwandaises lors de manifestations pacifiques alors qu’ils revendiquaient leurs droits fondamentaux. Pourtant, le même régime cherche aujourd’hui à exploiter la tragédie qu’il a infligée aux Banyamulenge depuis 2017. »
Les preuves d’une alliance déstabilisatrice
La lettre s’appuie sur un rapport des Nations unies daté du 3 juillet 2025 (paragraphe 177) qui confirmerait que le RED-Tabara « est désormais un allié du Twirwancho MRDP-AFC/M23 et d’autres proxies », démontrant ainsi, selon les signataires, « le rôle actif du Rwanda dans l’alimentation de l’instabilité dans l’est du Congo. »
Pour la BGA, la récurrence des groupes armés soutenus par Kigali – de l’AFDL au M23 en passant par le RCD et le CNDP – relève d’une stratégie délibérée. « Le prétendu M23 n’est qu’une façade derrière laquelle Kigali poursuit ses objectifs de long terme au prix de millions de vies congolaises. »
Un appel à l’action internationale
En conclusion, les représentants banyamulenge lancent un appel pressant à la communauté internationale, et particulièrement aux États-Unis : « Nous supplions respectueusement Votre Excellence d’exercer l’autorité confiée à votre fonction pour contraindre le président Kagame à se retirer complètement du territoire congolais et à cesser toutes les violations de la souveraineté de la RDC. »
Ils dressent un tableau dramatique de la situation sur le terrain : « Le peuple de Goma, Bukavu, et maintenant d’Uvira continue de subir des souffrances insupportables. Leur désespoir, leurs larmes et leurs pertes quotidiennes appellent une action urgente. »
Et d’ajouter, dans une formule qui résume leur demande : « Le peuple congolais ne peut pas rester éternellement condamné à la mort, au déplacement et à l’humiliation. Il mérite la même paix, la même dignité et la même sécurité que celles accordées à toutes les nations. »
Cette lettre intervient alors que les tensions dans la région des Grands Lacs connaissent une nouvelle recrudescence. Elle place la diplomatie américaine face à un défi de taille : faire respecter l’accord qu’elle a parrainé, tout en répondant aux appels pressants d’une communauté qui estime être utilisée comme prétexte dans un conflit dont elle est, en réalité, l’une des premières victimes.
Albert Osako

