Par Jonas Eugène Kota
Alors que Kigali et Kinshasa s’apprêtaient à parapher, à Washington, un accord présenté comme une nouvelle chance de paix, Paul Kagame a balayé tout l’édifice du processus des négociations en revendiquant de facto des pans entiers du territoire congolais. Pourtant, contrairement aux affirmations rwandaises, la RDC ne doit rien au Rwanda : ni la paix que Kigali ne peut que trouver sur son propre territoire à travers une cohabitation communautaire pacifique entre Hutus et Tutsis, ni aucun centimètre du territoire congolais, et moins encore la protection d’une communauté congolaise dont la souveraineté revient exclusivement au gouvernement de Kinshasa. Cette réalité ignorée pose une question cruciale : comment espérer résoudre durablement la crise des Grands Lacs si l’on persiste à traiter l’Est congolais comme un enjeu de « dette » ou de tutelle rwandaise ? Même l’accord de Washington risque alors de n’être qu’un emplâtre sur une plaie ouverte.
À quelques jours d’un rendez-vous diplomatique censé ouvrir une nouvelle fenêtre d’apaisement entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, Paul Kagame a dynamité le cadre avant même que les parties ne se retrouvent. Depuis Kigali, le président rwandais a tenu des propos d’une rare frontalité, revendiquant explicitement le contrôle de Goma, Bukavu et du corridor stratégique du Nord-Kivu.
Une déclaration qui, loin d’être un simple excès de langage, éclaire la matrice profonde de la crise sécuritaire dans les Grands Lacs.
« Tu arrives, et c’est moi qui contrôle Goma. Je ne te la donnerai pas tant que tu ne m’auras pas montré comment tu comptes résoudre mes problèmes. Tu veux Goma ? Tu veux Bukavu ? Tu veux tout le Congo ? Très bien, mais seulement si tu t’occupes de mes problèmes. »
En assumant publiquement « contrôler » une partie du territoire d’un État souverain, Kagame franchit une ligne rouge diplomatique. Ses mots résonnent comme un aveu assumé de ce que vivent depuis des années les populations du Kivu : la présence directe des forces rwandaises (RDF) sous couvert du M23 et une pression militaire permanente sur les villes stratégiques de l’Est congolais.
Un ton de puissance occupante
Cette fois, nul doute, nul euphémisme. Kagame parle comme un homme certain de son impunité, persuadé que Kinshasa restera prisonnière de sa retenue diplomatique et de l’attentisme international.
La provocation n’est pas improvisée. Elle s’inscrit dans une longue séquence visant à imposer une lecture partielle du conflit : la thèse selon laquelle la sécurité rwandaise serait menacée par les FDLR et que les Banyamulenge nécessiteraient une protection militaire de Kigali.
Deux arguments largement invalidés :
- Les FDLR, dont la puissance militaire a été officiellement décrite par les autorités rwandaises elles-mêmes comme résiduelle, ne bénéficient plus d’aucune capacité de projection significative.
- Quant aux Banyamulenge, ils sont Congolais, et non un prolongement démographique du Rwanda. La prétendue « protection » invoquée par Kigali sert avant tout de prétexte à un interventionnisme qui s’est construit sur trois décennies.
La RDC ne doit rien au Rwanda
Contrairement aux affirmations de Kagame, la RDC ne doit rien au Rwanda : ni la paix que Kigali ne peut que trouver sur son propre territoire à travers une cohabitation communautaire pacifique entre Hutus et Tutsis, ni aucun centimètre du territoire congolais, et moins encore la sécurisation obligatoire d’une communauté congolaise dont la protection relève exclusivement de la souveraineté du gouvernement congolais.
Les revendications rwandaises sur l’Est congolais ont d’ailleurs été contestées par des acteurs politiques rwandais eux-mêmes, dont l’ancien président Pasteur Bizimungu, qui affirmait publiquement que « le Congo n’est pas un satellite du Rwanda » et que tout projet de « transfert de souveraineté » sur le territoire congolais serait inacceptable.
Les arguments historiques invoqués par Kigali, basés sur la présence de communautés tutsies ou sur des conflits passés, ne sauraient légitimer un droit de conquête ou d’influence permanente sur un État souverain.
Le cœur du problème : une fracture interne au Rwanda exportée au Congo
L’analyse de la sortie de Kagame révèle autre chose, de plus profond et de plus dérangeant.
L’instabilité chronique de la région ne trouve son origine ni dans les FDLR, ni dans une menace contre une communauté congolaise. La racine est ailleurs : dans la difficile cohabitation politique et intercommunautaire entre Tutsis et Hutus au Rwanda, une fracture née de la révolution sociale de 1959, lorsque l’ordre monarchique tutsi – fondé sur l’empire hima-tutsi – s’est effondré sous la poussée des masses hutues.
Cet épisode, marqué par des violences intercommunautaires, a entraîné l’exil massif des Tutsis, dont la famille de Paul Kagame, alors âgé de trois ans, qui se réfugia en Ouganda jusqu’au génocide de 1994.
Depuis son accession au pouvoir en 1994, Kagame a bâti une vision stratégique reposant sur un impératif : ne jamais revivre l’humiliation historique de la chute de l’ancien ordre. Cette posture géopolitique s’apparente à une volonté de reconstituer l’espace d’influence hima-tutsi, fragmenté en 1959. Et dans cette logique, l’Est du Congo devient territoire-tampon, profondeur stratégique et zone d’expansion.
Le conflit « Rwanda–FDLR » n’est alors que l’écume. Le véritable enjeu est l’hégémonie régionale.
Une crise régionale en miroir : la RDC prise en étau entre Kigali et Bujumbura
Cette grille de lecture permet aussi de comprendre une dynamique trop peu commentée : la symétrie des tensions entre Kigali et Bujumbura.
Alors que la RDC fait face au M23 soutenu par les RDF, le Burundi, dirigé par un régime hutu, affronte la rébellion tutsie RED-Tabara, lourdement appuyée par Kigali. Une victoire de cette rébellion entraînerait un renversement du pouvoir au Burundi, une fuite massive de populations hutues vers le Congo, et surtout, le passage des forces burundaises – dont une partie des troupes et officiers se trouvent déjà en RDC dans le cadre des opérations contre le M23/RDF.
Ainsi, le Congo, malgré lui, devient le champ d’expression d’un affrontement transfrontalier tutsi-hutu, où chaque capitale cherche sa profondeur stratégique en territoire congolais.
Washington peut-il résoudre un problème mal nommé ?
L’accord attendu à Washington devait ouvrir une étape nouvelle. Mais comment résoudre durablement une crise dont les causes sont systématiquement mal identifiées ?
Tant que la communauté internationale continuera de traiter la situation comme un conflit entre un État menacé (le Rwanda) et un voisin incapable (la RDC), rien ne changera.
Tant que le discours officiel continuera d’ignorer la dimension fondamentale – la fracture tutsi-hutu et la volonté de revanche historique d’une partie de l’élite tutsie –, les cessez-le-feu resteront des illusions.
Et tant que cette réalité structurelle ne sera pas explicitement abordée, même l’accord de Washington sera voué à n’agir que sur l’écume, jamais sur le cœur du séisme.

