Par Jonas Eugène Kota
La révélation est glaçante, mais elle n’étonne guère ceux qui suivent de près l’histoire sanglante des guerres dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Selon Human Rights Watch (HRW), plus de 140 civils hutus ont été exécutés sommairement en juillet par les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, dans plusieurs villages du territoire de Rutshuru. Cette nouvelle tragédie ne fait que confirmer un schéma sinistre : derrière les prétendus conflits armés « congolais », c’est une stratégie de ciblage ethnique, méthodique et implacable, qui se déploie depuis trois décennies.
Les massacres rapportés par HRW — machettes, couteaux, exécutions collectives et enterrements forcés — ne sont pas des bavures isolées. Ils rappellent cruellement que toutes les rébellions d’obédience rwandaise opérant en RDC portent une dimension ethnique assumée. Déjà dans les années 1990, au lendemain du génocide de 1994 au Rwanda, les Nations unies et des ONG internationales avaient alerté sur une réalité occultée : le régime tutsi de Paul Kagame mène, depuis la chute du régime hutu d’Habyarimana, une traque systématique des Hutus — qualifiée par plusieurs observateurs de génocide hutu en cours sur le territoire congolais.
Les bastions des massacres, toujours les mêmes
Le choix des zones d’exécution de ce massacre n’a rien d’anodin. Rutshuru, Masisi, Bwito : autant de noms associés aux invasions rwandaises depuis 1996, lorsque l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL), parrainée par Kigali, avait pénétré jusque dans Kinshasa. Des milliers de Hutus, civils et réfugiés, furent alors traqués jusque dans des hôpitaux et enlevés vers des destinations qui restent à ce jour inconnues.
Vingt-neuf ans plus tard, le scénario semble se répéter : sous couvert de « neutraliser » les FDLR (Forces Démocratiques de Libération du Rwanda), Kigali et ses supplétifs congolais poursuivent leur politique de ciblage ethnique. Ironie du sort, les autorités rwandaises elles-mêmes reconnaissent aujourd’hui que les FDLR ne représentent aucune menace existentielle et n’ont jamais attaqué mortellement le Rwanda depuis trente ans. Pourtant, leur simple existence justifie encore et toujours une guerre totale sur le sol congolais.
Un schéma d’atrocités nié mais inscrit dans les accords de paix
Depuis les accords de Lusaka (1999), de Sun City (2003) et ceux de Nairobi ou Luanda plus récemment, Kigali et ses relais dans le M23 ont systématiquement imposé la clause de l’éradication des FDLR dans les textes de paix, tout en niant toute responsabilité dans ces crimes.
Mais les faits s’accumulent : HRW, les Nations unies, et même certains officiels rwandais ont reconnu que le prétexte sécuritaire ne tient plus. La campagne de terreur semble bel et bien viser une communauté : les Hutus.
Les Américains et les Qataris face à une vérité qui dérange
Alors que les États-Unis et le Qatar tentent de jouer les facilitateurs entre Kinshasa et Kigali, cette nouvelle tuerie pose une question brûlante : quelle place sera accordée à cette réalité ethnique dans les négociations ? Continuer à fermer les yeux sur cette dimension, c’est légitimer une politique de nettoyage ethnique qui s’éternise depuis 1996.
Et Kinshasa ?
Pour le gouvernement congolais, cette révélation doit être un électrochoc, mais elle le conforte dans les dénonciations qu’il a toujours faites sur ces incursions rwandaises particulièrement meurtrières comme ce fut le cas à la dernière prise de Goma avec une forte implication des forces spéciales tutsies rwandaises. Que fera Kinshasa ? La RDC se contentera-t-elle d’aligner de nouveaux rapports ou passera-t-elle à une diplomatie offensive ? Face à cette spirale de massacres et aux dénégations de Kigali, l’inaction ne semble plus une option.
Ces 140 morts hutus à Rutshuru ne sont pas un chiffre, mais le symbole d’une stratégie de destruction ciblée. Les mêmes bourreaux, les mêmes prétextes, les mêmes territoires : trois décennies plus tard, la mécanique reste inchangée. Une question lancinante demeure : combien de massacres faudra-t-il encore pour que la communauté internationale cesse de cautionner par son silence ce génocide à bas bruit ?

