Le gouvernement congolais veut changer d’échelle dans sa réponse aux dérives de l’espace numérique. Face à la multiplication des contenus abusifs, des campagnes coordonnées et des mécanismes d’amplification sur les réseaux sociaux, le ministre de la Communication et Médias, Patrick Muyaya, propose de structurer un véritable front de riposte contre ce qu’il identifie comme le « modèle économique de la nuisance ».
La question a été portée vendredi lors de la 97ᵉ réunion ordinaire du Conseil des ministres présidée par le chef de l’État Félix-Antoine Tshisekedi à la Cité de l’Union africaine. Dans une note d’information consacrée aux mesures de protection de l’espace informationnel congolais, Patrick Muyaya a défendu le passage d’une réponse ponctuelle à une stratégie globale, destinée à préserver l’intégrité de cet espace.
Muyaya veut ouvrir un nouveau front
Dans la vision présentée au Conseil, le problème ne se résume plus à quelques publications litigieuses ou à des débordements isolés sur les réseaux sociaux. Le ministre appelle à prendre en compte les mécanismes qui permettent à certains contenus de se structurer, de se coordonner et de toucher rapidement un large public.
Le compte rendu du Conseil évoque à cet égard les « réseaux coordonnés, campagnes commanditées et amplification algorithmique ». C’est sur ce terrain que le gouvernement entend désormais concentrer une partie de son action. Patrick Muyaya estime ainsi que la réponse de l’État doit évoluer vers une « stratégie globale de protection de l’intégrité de l’espace informationnel », avec des actions permanentes à court, moyen et long termes.
L’objectif d’une telle démarche est de passer d’une approche réactive à une véritable gouvernance de l’espace informationnel.
Une Task Force pour organiser la riposte
Pour donner une architecture à cette nouvelle approche, le ministre propose la création d’une Task Force interministérielle, élargie aux services spécialisés et placée sous le pilotage de son ministère.
Cette structure aurait notamment pour mission d’opérationnaliser un dispositif permanent de veille et d’orientation, mais aussi de définir les conditions de coopération, de transparence et de représentation légale des grandes plateformes numériques en RDC.
L’enjeu est donc de disposer d’un dispositif capable de suivre en permanence les phénomènes qui traversent l’espace numérique, plutôt que d’attendre que certaines campagnes prennent de l’ampleur pour y répondre.
Le pari de la prévention
Le front envisagé par Muyaya ne serait toutefois pas uniquement institutionnel ou sécuritaire. Il comporterait également un important volet préventif.
Le ministre propose ainsi une campagne nationale permanente, accompagnée d’un mécanisme citoyen d’alerte « strictement encadré ». L’éducation aux médias devrait, elle aussi, progressivement faire son entrée dans les cursus scolaires.
Cette dimension vise, selon Muyaya, à agir plus en amont, dans un environnement où la vitesse de circulation des contenus peut rapidement transformer une publication en phénomène collectif.
Le droit appelé à suivre l’évolution du numérique
Autre levier : le cadre juridique. Le ministère de la Communication et Médias propose l’élaboration d’un rapport technique et juridique permettant d’identifier les adaptations réglementaires et législatives nécessaires.
Le Code du Numérique de 2023 doit constituer, selon la stratégie de Patrick Muyaya, le socle des obligations applicables aux plateformes numériques. Cette évolution doit permettre d’adapter les instruments de régulation aux nouvelles formes de diffusion et d’amplification des contenus en ligne.
Une bataille qui dépasse le seul ministère de la Communication
Patrick Muyaya a toutefois inscrit cette démarche dans un cadre institutionnel plus large où son ministère pourrait exercer son rôle d’initiative et de coordination gouvernementale dans le respect des compétences du CSAC, du ministère de la Justice, des ministères sectoriels et des services spécialisés.
Le ministre de la Justice et garde des Sceaux, qui a complété la présentation, a fait état d’initiatives en cours pour engager des poursuites judiciaires contre certains auteurs de campagnes massives d’insultes.
Des démarches sont également envisagées au niveau international afin de lutter contre l’utilisation des réseaux sociaux comme vecteurs de propagation des discours de haine et d’insultes contraires aux valeurs nationales.
Avec cette approche, le gouvernement entend donc traiter le phénomène sur plusieurs fronts à la fois : veille, prévention, éducation aux médias, régulation et action judiciaire. Une stratégie qui traduit la volonté de ne plus seulement réagir aux contenus négatifs une fois qu’ils ont produit leurs effets, mais de s’attaquer également aux réseaux, aux mécanismes et aux campagnes qui peuvent en assurer la propagation.
Le Conseil des ministres a pris acte de la note d’information présentée par Patrick Muyaya.
JEK

