Kinshasa : Pourquoi un nouveau marché au cœur de la Gombe et rien à Kinsuka Pompage ni à Matadi Kibala ?

Alors que le Grand Marché central (Zando) vient d’être réhabilité, l’annonce de la construction d’une nouvelle infrastructure commerciale sur le site du Zoo soulève une question fondamentale : pourquoi ériger un nouveau marché au cœur de la Gombe et pas à Kinsuka Pompage ou Matadi kibala ? Une interrogation d’autant plus vive que le site du Jardin Zoologique est déjà en plein travaux de réhabilitation avec des partenaires internationaux. Face à cet imbroglio, au risque de gaspillage des deniers publics et aux besoins sécuritaires criants d’un district Ouest totalement démuni, les choix de planification de l’Hôtel de Ville interrogent.

Un dossier de Jonas Eugène Kota

Le gouvernorat de Kinshasa a récemment dévoilé la maquette du futur « Grand Marché Félix-Antoine Tshisekedi », un complexe moderne de négoce qui sera érigé sur le site de l’actuel Zoo, juste à côté du marché rénové dans la commune de la Gombe. Selon les plans officiels, l’aménagement de ce site prévoit de dédier 56 % de sa surface à un marché couvert, 34 % aux voiries et parkings extérieurs, 7 % à des espaces verts, 3 % à un immeuble de stationnement multiniveaux et 1 % à un centre culturel.

Si l’exécutif provincial présente cette infrastructure comme une réponse à « l’impératif de désengorger le site actuel du marché central (Zando) », une analyse froide des dynamiques urbaines de la capitale congolaise révèle une profonde contradiction.

En effet, à quelques mètres seulement de Zando – qui vient d’être entièrement modernisé –, ce projet s’apparente à un doublon infrastructurel. Il consacrerait une surconcentration des investissements dans un centre-ville déjà saturé, au détriment d’une partie Ouest en pleine explosion démographique mais totalement délaissée par les pouvoirs publics quant aux infrasteucrures de négoce.

Le syndrome de l’entonnoir : Une surconcentration au Centre, un désert à l’Ouest

L’argument du désengorgement avancé par l’Hôtel de Ville souffre d’une erreur de logique spatiale majeure. Construire un deuxième méga-marché à proximité immédiate du premier ne fluidifiera pas la zone ; cela créera un effet d’entonnoir. Les flux de grossistes, de détaillants, de clients et de transporteurs routiers continueront de converger vers le même épicentre déjà asphyxié de Gombe et Barumbu, aggravant de fait les embouteillages chroniques de la capitale.

Alors que tous les observateurs parlent du besoin de désengorgement de la ville actuelle – d’autres, comme Adolphe Muzito, proposent carrément la construction d’une nouvelle ville – et pendant que le centre-ville double ses capacités, la partie Ouest de Kinshasa ne dispose d’aucun marché de référence digne de ce nom.

Des centaines de milliers de Kinois résidant dans les communes de Ngaliema, Mont-Ngafula, Selembao ou Kintambo sont structurellement contraints, soit de traverser la ville pour s’approvisionner à Zando, soit de se rabattre sur des structures informelles locales aux conditions logistiques précaires.

L’examen des faits démontre que l’urgence humanitaire, sécuritaire et routière se situe clairement dans les périphéries de Kinsuka Pompage et de Matadi Kibala, et non au Zoo. Dans ces zones, l’absence d’infrastructures adéquates expose quotidiennement vendeurs et acheteurs à des risques mortels.

Le cas critique de Matadi Kibala. Point d’entrée névralgique des produits agricoles en provenance de la province du Kongo-Central, le carrefour de Matadi Kibala est un poumon économique qui opère dans un cadre structurellement dangereux. La topographie en pente et l’étroitesse de la chaussée y provoquent des accidents de camions récurrents.

De surcroît, le drame de la rupture d’un câble électrique haute tension, qui y avait causé mort d’hommes, a rappelé la vulnérabilité de ce marché informel. Pourtant, un espace foncier destiné à accueillir un marché moderne y est déjà réservé et une maquette existe. L’hôtel de ville vient même de signer un contrat d’emphithéose avec la RTNC afin d’exploiter son site à Mitendi pour aménager une gare routière.

Préférer le site du Zoo à celui de Matadi Kibala pour l’érection d’un marché revient à ignorer une priorité de sécurité publique. Un marché est, en effet, un lieu d’affluence quotidien des acheteurs et de vendeurs, et cela nécessite un site suffisamment sécurisé et sécurisant.

L’asphyxie de Kinsuka Pompage. Plus au nord, le carrefour de Pompage subit une paralysie routière similaire. Faute d’espaces dédiés, les commerçants occupent la chaussée, s’exposant aux flux de véhicules et créant des congestions kilométriques qui annulent l’impact des investissements routiers consentis dans la zone.

Ici aussi, un site réservé pour l’érection d’une infrastructure – baptisé « Marché Mama Denise Nyakeru » – existe à côté de l’ancien cimetière de Kinsuka. Les plans sont disponibles, mais les arbitrages budgétaires continuent de privilégier le centre-ville.

Cette analyse sur les sites de Matadi Kibala et Pompage peut être valable sur plusieurs autres sites de la ville, comme celui du petit marché de Selembao qui obstrue l’avenue ex-24 novembre pouvant pourtant prendre en charge une bonne partie du trafic vers l’UPN. Cela permettrait de et ainsi désengorger l’avenue Nguma qui part de Kintambo magasin vers l’UPN, et le prolongement de la RN 1 à partir de Delvaux.

Pour une réorientation vers l’Ouest

Plusieurs facteurs macro-économiques et urbanistiques plaident fortement pour que le gouvernement provincial repense ses priorités en donnant urgemment la priorité aux districts de la Funa et de la Lukunga.

L’impact de la nouvelle Rocade (Entrée Mbudi) et la nécessité d’un marché à Kinsuka Pompage : L’une des nouvelles rocades de Kinshasa a son point de départ à Mbudi, du côté de Kinsuka. Cette infrastructure routière majeure modifie en profondeur les dynamiques logistiques de la zone.

L’érection d’un marché moderne à Kinsuka permettrait non seulement de capter ces nouveaux flux commerciaux, mais apporterait un avantage crucial : le désengorgement définitif du carrefour de l’actuel saut-de-mouton. En effet, par manque d’infrastructures adéquates dans les parages, les vendeurs étalent leurs marchandises à même la chaussée, asphyxiant un ouvrage d’art censé fluidifier le trafic.

Un pôle de négoce à cet endroit redonnerait sa pleine utilité au saut-de-mouton et sécuriserait l’entrée Ouest de la ville. Un site situé vers l’ancien cimetière de Kinsuka (à moins de deux km de là) a déjà été identifié pour accueillir un marché moderne. Un panneau avait même été affiché, annonçant un prochain marché baptisé « Maman Denise Nyakeru ».

La connexion stratégique avec le Kongo-Central et la nécessité d’un marché à Matadi Kibala : À l’instar du district de la Tshangu qui dispose du « Marché de la Liberté » à Masina pour intercepter les flux en provenance de l’Est (Bandundu, Kasaï) après le petit marché du plateau des Bateke, la partie Ouest nécessite impérativement son propre grand centre de négoce de référence à Matadi Kibala.

Ce site stratégique croise directement les flux agricoles essentiels de la Route Nationale 1 en provenance du Kongo-Central et d’autres produits manufacturés d’importation. Faute d’un marché moderne structuré à Matadi Kibala, la ville se prive d’un centre logistique de distribution de premier plan en amont, forçant inutilement les transporteurs et les marchandises à saturer le réseau routier interne de la capitale pour atteindre le centre-ville.

À la longue, les commerçants de ce lieu pourraient aller encombrer la gare routière projetée à Mitendi pour y créer un nouveau point d’engorgement.

L’explosion démographique périphérique : Les quartiers de Ma Campagne, Malweka, Don Bosco, Lutendele, Mbudi, Pompage, Mitendi ou Carrigrès connaissent une urbanisation galopante. Créer des zones d’habitation sans infrastructures commerciales de référence pousse mécaniquement la population vers l’informel et la création de marchés pirates sur la voie publique.

La décentralisation économique contre la paralysie routière : Le modèle urbain monocentrique de Kinshasa, où l’essentiel de l’activité économique se concentre à Gombe, est obsolète. Fixer les populations et les flux de marchandises à Kinsuka ou Matadi Kibala permettrait de réduire la mobilité forcée vers le Centre et, par conséquent, d’alléger la charge de trafic globale sur les grandes artères de la ville.

L’imbroglio du site du Zoo – travaux en cours, gaspillage financier et crise de coopération : Au-delà du non-sens urbanistique, le choix du Jardin Zoologique révèle une contradiction majeure de la gouvernance publique. Le site est en effet le théâtre d’un vaste chantier de modernisation conduit par l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN) avec l’appui technique et financier de l’organisation indienne Vantara.

Les travaux de terrassement ont déjà débuté pour couler les fondations d’un hôpital vétérinaire et d’un bâtiment administratif, tandis que le transfert d’animaux a été amorcé. À moins d’un arrangement préalablement trouvé, annoncer un marché sur ces mêmes ruines menace de gaspiller inutilement des fonds publics déjà engagés.

Pire encore, cette collision d’initiatives envoie un signal délétère aux partenaires internationaux et bailleurs de fonds, à l’instar de la France et de l’Agence Française de Développement (AFD) qui investissent massivement dans la résilience environnementale et la gestion durable de la capitale via le Contrat de Désendettement et de Développement (C2D). Sacrifier ce poumon vert historique au profit du béton commercial affaiblit la prévisibilité des engagements de l’État et la sécurité juridique des partenariats internationaux.

Conclusion : la nécessité d’un arbitrage pragmatique

Au terme de cette autopsie de la gouvernance publique sur l’enjeu de la répartition territoriale du trafic des biens et des personnes à travers les activités commerciales, les avis les plus diversifiés convergent sur un même constat : aucune urgence technique, économique ou sociale ne justifie la création d’un nouveau marché sur le site du Zoo, alors que le Grand Marché récemment réhabilité dispose d’une capacité d’absorption encore sous-exploitée.

Persister dans ce projet au centre-ville équivaudrait non seulement à aggraver l’asphyxie routière de la Gombe, mais aussi à entériner un double gâchis : celui de piétiner un chantier environnemental déjà engagé avec des partenaires internationaux au Zoo, tout en abandonnant la population de l’Ouest face à des risques sécuritaires mortels.

Pour préserver la crédibilité des engagements de l’État et optimiser l’impact des deniers publics, l’Hôtel de Ville de Kinshasa et le gouvernement central feraient œuvre utile en opérant une réorientation stratégique urgente : laisser le Jardin Zoologique aller au terme de sa rénovation scientifique et transférer les budgets et ambitions commerciales vers les sites prioritaires de Kinsuka Pompage et de Matadi Kibala. C’est par cet arbitrage pragmatique, estiment les analystes, que la capitale répondra conjointement aux enjeux de sécurité publique, de respect des partenariats internationaux, de régulation du commerce informel et de fluidification durable de la circulation kinoise.

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