Pendant plus d’une année, tout semblait séparer les deux principales composantes de l’opposition congolaise. D’un côté, l’ancien Président Joseph Kabila et sa plateforme « Sauvons la RDC », régulièrement présentés par une partie de l’opposition comme évoluant dans la sphère d’influence de la rébellion de l’AFC/M23 et du Rwanda. De l’autre, la Coalition Article 64 (C64), née pour défendre l’ordre constitutionnel et combattre le projet de révision de la Constitution porté par le pouvoir. Pourtant, à plus d’une année d’intervalle et sans coordination apparente, les deux camps livrent une lecture étonnamment similaire de la crise congolaise et proposent des réponses qui se recoupent largement : douze propositions pour Joseph Kabila et sept messages clés pour la C64. Une troublante identité de vues qui, à la faveur des récents rapprochements observés au sein de l’opposition, pourrait bien annoncer une recomposition politique dont les contours commencent à se dessiner.
Depuis plusieurs mois, l’opposition congolaise semble engagée dans un mouvement de recomposition aussi discret que significatif. Alors que les regards restent focalisés sur la guerre dans l’Est et les initiatives diplomatiques internationales, un autre phénomène mérite attention : la convergence progressive des analyses portées par des forces politiques qui, jusqu’ici, évoluaient sur des trajectoires radicalement opposées.
C’est le cas de l’ancien Président Joseph Kabila, désormais à la tête de la plateforme « Sauvons la RDC », et de la Coalition Article 64 (C64). Longtemps, ces deux pôles se sont regardés avec méfiance, voire hostilité.
Au sein de la C64, plusieurs responsables n’hésitaient pas à ranger l’ancien Chef de l’État dans le camp de la rébellion soutenue par Kigali.
Pourtant, entre la tribune publiée par Joseph Kabila en février 2025 puis son adresse du 23 mai 2025 présentant ses douze propositions pour sortir la RDC de la crise, et le mémorandum remis début juillet 2026 par la C64 au Président burundais, une comparaison attentive révèle une convergence doctrinale inattendue. Sans concertation connue et à des centaines de kilomètres de distance, les deux camps développent une lecture largement commune de la crise et esquissent des pistes de solution qui se rejoignent sur l’essentiel.
Cette convergence est d’autant plus remarquable qu’elle ne porte pas seulement sur des constats généraux, mais également sur la nature de la crise, ses causes profondes et les réponses à y apporter.
Convergence sur l’identification de la crise
Le premier point de rencontre réside dans la qualification même de la crise congolaise.Joseph Kabila soutient que la guerre dans l’Est n’est pas la crise en elle-même, mais seulement la manifestation la plus visible d’un effondrement beaucoup plus profond de l’État. Selon lui, la République démocratique du Congo traverse simultanément des crises politique, institutionnelle, sécuritaire, diplomatique, économique, sociale et morale qui s’alimentent mutuellement.Le mémorandum de la C64 développe pratiquement la même démonstration. Il affirme que la crise congolaise « ne peut plus être analysée comme un conflit armé limité à l’Est du pays », mais qu’elle résulte de l’interaction de quatre crises indissociables : militaire et sécuritaire, gouvernance, légitimité électorale et crise constitutionnelle. Autrement dit, la guerre n’est plus considérée comme le problème principal, mais comme le symptôme d’une crise systémique de l’État.Cette approche constitue sans doute la convergence la plus spectaculaire entre les deux analyses.Rejet de la solution militaire La seconde convergence concerne le rejet d’une solution exclusivement militaire.Joseph Kabila affirme qu’aucune victoire militaire ne pourra ramener durablement la paix sans règlement politique des causes profondes de l’instabilité.La C64 reprend presque mot pour mot cette analyse. Son mémorandum rappelle que plus de vingt années de réponses essentiellement militaires n’ont jamais permis d’éliminer les causes profondes du conflit et qu’une réponse limitée au seul volet sécuritaire est vouée à l’échec.Dans les deux cas, la paix durable suppose donc de dépasser le seul champ militaire pour intégrer les dimensions politiques, institutionnelles, économiques et sociales de la crise.L’autorité de l’Etat à restaurer Autre point de convergence majeur : la restauration de l’autorité de l’État. Joseph Kabila estime que l’État congolais a progressivement perdu sa capacité à exercer pleinement ses missions régaliennes, ce qui a favorisé la prolifération des groupes armés et l’enracinement de l’insécurité.La C64 reprend exactement ce diagnostic en évoquant une érosion progressive des capacités régaliennes de l’État, la perte de contrôle sur une partie du territoire national et la nécessité de reconstruire durablement les institutions publiques afin de rétablir l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire.Question de gouvernance Les deux analyses convergent également sur la question de la gouvernance.Pour Joseph Kabila, la crise sécuritaire est inséparable de la dégradation de la gouvernance publique, de l’affaiblissement des institutions, de la corruption, de la mauvaise gestion et de la perte de confiance des citoyens.Le mémorandum de la C64 développe le même raisonnement. Il décrit une gouvernance prédatrice caractérisée par la corruption endémique, les détournements massifs des finances publiques, la faible redevabilité des institutions, le clientélisme et la politisation de l’administration.Là encore, les formulations diffèrent parfois, mais la démonstration demeure identique : la crise sécuritaire ne peut être dissociée de la crise de gouvernance.Justice et libertés publiques aussi La convergence s’observe également sur la justice.Joseph Kabila dénonce une justice instrumentalisée. La C64 parle, elle aussi, d’une instrumentalisation politique de la justice, de poursuites judiciaires à caractère politique, d’arrestations arbitraires et d’un rétrécissement de l’espace civique.Sur les libertés publiques, les deux approches se rejoignent tout autant. L’ancien Président plaide pour le rétablissement des libertés fondamentales, de la liberté de la presse et des droits de l’opposition.La C64 réclame la décrispation politique, la libération des prisonniers politiques, la levée des restrictions visant les opposants et la restauration d’un climat de confiance permettant l’ouverture d’un véritable dialogue national.Autre similitude frappante : le dialogue.Joseph Kabila estime qu’aucune solution durable ne peut être trouvée sans un dialogue politique inclusif rassemblant l’ensemble des acteurs nationaux.La C64 défend exactement le même principe en proposant un dialogue global et inclusif réunissant toutes les forces politiques et sociales du pays, sous une médiation crédible de l’Union africaine.Diplomatie aussi Sur le plan régional, les deux démarches convergent également. Joseph Kabila insiste sur la nécessité de relancer le dialogue avec les pays voisins et de redonner toute sa place à la diplomatie régionale.Par contre, la C64 constate la multiplication des initiatives de paix — Doha, Luanda, Nairobi, Washington — mais regrette leur manque de coordination. Elle plaide pour une médiation africaine renforcée et mieux articulée autour de l’Union africaine et de la médiation angolaise.La corruption et l’économie de guerre constituent un autre point de convergence.Joseph Kabila considère que la mauvaise gouvernance économique alimente la crise, tandis que la C64 approfondit cette idée en démontrant comment l’exploitation illicite des ressources naturelles, les réseaux de contrebande et la corruption financent durablement les groupes armés et entretiennent l’économie de prédation.Conclusions convergentes Enfin, les deux analyses aboutissent à la même conclusion : la reconstruction de l’État est la condition préalable de toute paix durable.Pour Joseph Kabila, il s’agit de rebâtir un État fort, restaurer les institutions et rétablir la confiance entre les citoyens et leurs dirigeants.La C64 formule des recommandations allant dans le même sens : reconstruction des capacités régaliennes, réforme de la gouvernance, amélioration de la transparence dans la gestion des ressources naturelles, renforcement de la justice et de l’administration publique.Points de différence et non de divergencePour autant, cette convergence ne signifie pas une identité parfaite entre les deux démarches.Le mémorandum de la C64 va nettement plus loin que Joseph Kabila sur plusieurs aspects. Il développe une critique approfondie de la légitimité des processus électoraux de 2018 et 2023, s’oppose frontalement à toute révision de la Constitution de 2006 en période de guerre, propose des mesures précises de décrispation politique et détaille plusieurs réformes institutionnelles, notamment celles de la CENI, de la Cour constitutionnelle et des mécanismes de gouvernance des ressources naturelles.Ces différences tiennent davantage au rôle joué par chacun des acteurs qu’à leur lecture fondamentale de la crise.Au final, l’élément le plus marquant demeure cette proximité intellectuelle inattendue entre les analyses de Joseph Kabila et celles de la Coalition Article 64. Sans coordination apparente, les deux discours aboutissent à une même conclusion : la crise congolaise ne pourra être résolue par la seule force des armes. Elle appelle une réponse globale, articulant sécurité, gouvernance, réformes institutionnelles, restauration de l’autorité de l’État, dialogue politique inclusif et relance d’une médiation régionale crédible.Dans un contexte où les initiatives diplomatiques se multiplient autour de la RDC, cette convergence de vues entre un ancien Président de la République et une large coalition de l’opposition pourrait peser davantage dans le débat national. Elle met surtout en lumière l’émergence progressive d’une lecture politique commune de la crise, selon laquelle la paix durable passe d’abord par la reconstruction de l’État congolais, avant même la seule résolution militaire du conflit de l’Est.Jonas Eugène Kota

