Drôle d’épidémie d’Ebola avec la sélectivité de sa contagion, selon le VPM de l’intérieur : elle ne serait contagieuse que dans les manifestations politiques et éviterait d’autres rassemblements comme les cultes, les auditoires d’université, les réunions des Conseils des ministres, les transports, les plénières au Sénat et à l’Assemblée nationale etc. Bref, un stratagème qui pêche gravement par son manque de crédibilité et discrédite son auteur.
À force de vouloir habiller la politique avec une blouse blanche, le gouvernement a peut-être fini par laisser dépasser le costume. C’est, du moins, la lecture que font plusieurs observateurs de la décision du vice-Premier ministre en charge de l’Intérieur, Jacquemin Shabani, interdisant les manifestations et attroupements de masse dans quatre provinces du pays au nom de la lutte contre la 17ᵉ épidémie d’Ebola.
Officiellement, la mesure est sanitaire. Officieusement, répondent ses détracteurs, elle ressemble davantage à un pare-feu politique dressé à quelques jours de la marche annoncée par l’opposition et plusieurs organisations citoyennes pour le 8 juillet.
Pour ces observateurs, le problème n’est pas seulement la décision. C’est surtout la manière dont elle a été prise… au point de révéler, selon eux, les véritables intentions de ses auteurs.
Quand l’Intérieur se découvre des compétences de ministère de la Santé
Premier étonnement : depuis quand les prescriptions sanitaires sont-elles édictées par le ministère de l’Intérieur ? Partout dans le monde, rappellent ces analystes, y compris durant la pandémie de COVID-19, les mesures de santé publique relevaient d’abord des autorités sanitaires. Les ministères de l’Intérieur, eux, intervenaient ensuite pour en assurer l’application.
En RDC, c’est pourtant le ministère de l’Intérieur qui annonce lui-même les restrictions, sans qu’une communication de même portée ne soit venue du ministère de la Santé.
Pour plusieurs juristes interrogés dans le débat public, cette inversion des rôles brouille la frontière entre la gestion sanitaire et la gestion politique.
Une épidémie qui choisit ses rassemblements ?
Mais c’est surtout le contenu de la décision qui nourrit l’ironie. Les restrictions visent explicitement les meetings politiques, les marches et les manifestations publiques.
En revanche, observent les critiques, les autres grands rassemblements continuent leur existence presque normalement. Les célébrations religieuses organisées le 30 juin ont réuni d’importantes foules, en présence de plusieurs autorités publiques.
Les universités poursuivent leurs activités avec des auditoires bondés.
Les avions continuent de transporter quotidiennement des centaines de passagers.
Les transports publics restent saturés.
Même les réunions gouvernementales ne semblent pas concernées. Le dernier Conseil des ministres s’est tenu normalement… avec la participation du ministre Jacquemin Shabani lui-même.
À entendre ces observateurs, Ebola semble donc posséder une caractéristique inédite : il éviterait soigneusement les cultes, les amphithéâtres, les avions, les bus et les salles du Conseil des ministres, pour ne s’intéresser qu’aux manifestations politiques.
Une sélectivité qui prête davantage à sourire qu’à convaincre, ironisent-ils.
Le piège de la cohérence
C’est précisément cette différence de traitement qui, selon plusieurs analystes politiques, fragilise la crédibilité de la mesure.
Si le danger sanitaire justifie réellement l’interdiction des rassemblements, demandent-ils, pourquoi maintenir toutes les autres formes de concentration humaine ?
Et si seules les manifestations politiques sont concernées, ne s’agit-il pas davantage d’une mesure de police que d’une mesure de santé publique ?
À leurs yeux, le gouvernement est ainsi tombé dans ce qu’ils qualifient de « piège de la cohérence » : vouloir justifier une décision politique par un argument sanitaire, sans appliquer ce même argument à toutes les situations comparables.
Un calendrier qui nourrit les soupçons
Le calendrier de cette décision n’échappe pas non plus aux commentaires. Quelques jours seulement séparent son annonce de la grande marche prévue le 8 juillet contre le projet de révision constitutionnelle porté par la coalition au pouvoir.
Pour l’opposition, cette concomitance ne relève pas du hasard mais d’une stratégie destinée à empêcher toute mobilisation populaire en invoquant une urgence sanitaire. Le gouvernement, de son côté, maintient que la protection de la santé publique demeure sa priorité face à l’épidémie d’Ebola et rejette toute accusation de manœuvre politique.
Une communication contre-productive
Au final, estiment plusieurs observateurs, ce qui devait apparaître comme une décision de précaution sanitaire risque surtout d’alimenter les soupçons.
En ciblant essentiellement les manifestations politiques tout en laissant se poursuivre d’autres rassemblements de masse, le ministère de l’Intérieur aurait involontairement révélé ce que ses détracteurs présentent comme le véritable objectif de la mesure : offrir une base administrative pour limiter les mobilisations de l’opposition. Pour ces analystes, Jacquemin Shabani n’aurait donc pas seulement interdit les manifestations. Il serait surtout tombé dans son propre piège, celui d’une justification dont les nombreuses exceptions finissent par affaiblir la crédibilité.
C.G

