Réforme constitutionnelle : l’USN à feu mais pas encore à sang, finalement qui roule pour Tshisekedi ?

Une tribune de Jonas Eugène Kota

Pendant longtemps, le président Félix Tshisekedi a pu compter sur une certitude politique : la faiblesse de son opposition. Éclatée, désorganisée, privée d’accès aux principaux leviers institutionnels et souvent moquée jusque dans les rangs du pouvoir comme une opposition « pete pete », celle-ci semblait condamnée à assister en spectatrice à la consolidation progressive du pouvoir présidentiel.

Pourtant, à mesure que s’intensifie le débat sur la réforme constitutionnelle, une réalité plus complexe apparaît. Le principal défi du chef de l’État ne semble plus provenir uniquement de ses adversaires traditionnels. Il surgit désormais de son propre camp.

La question mérite d’être posée sans détour : au moment où Félix Tshisekedi envisage le chantier politique le plus ambitieux et le plus risqué de son second mandat, dispose-t-il réellement d’une machine politique capable de l’accompagner ?

Rien n’est moins sûr. Car derrière l’apparente démonstration de force du pouvoir se dessine progressivement une fragmentation politique dont les effets pourraient s’avérer déterminants dans les mois, voire même les jours à venir.

Premier signal d’alerte : l’internationalisation progressive de la crise politique congolaise.

Alors que Kinshasa avait réussi ces derniers mois à engranger d’importants succès diplomatiques sur la question sécuritaire et sur la dénonciation du soutien rwandais aux groupes armés opérant dans l’Est du pays, l’ouverture du débat sur la réforme constitutionnelle tend à déplacer le regard des partenaires internationaux vers les dynamiques internes de gouvernance. Les divergences apparues entre Kinshasa et certaines initiatives de médiation africaine comme Luanda constituent à cet égard un facteur de risque.

Dans plusieurs chancelleries, la préoccupation sécuritaire qui avait permis à la RDC de mobiliser une solidarité diplomatique importante cohabite désormais avec des interrogations croissantes sur l’évolution du climat politique intérieur. Autrement dit, la bataille constitutionnelle menace de brouiller le récit diplomatique que le pouvoir avait patiemment construit autour de l’agression extérieure et de la défense de la souveraineté nationale.

Une opposition revigorée, une Église de retour

Parallèlement, l’opposition congolaise, longtemps considérée comme marginalisée, retrouve progressivement des espaces d’expression.

Certes, elle demeure faible sur le plan organisationnel et électoral. Mais elle bénéficie aujourd’hui d’une visibilité nouvelle dans certains médias internationaux, dans les chancelleries qui comptent, dans plusieurs organisations de défense des droits humains ainsi qu’auprès d’une partie de l’opinion publique nationale.

Le débat constitutionnel lui offre un terrain politique qu’elle n’avait plus occupé avec une telle intensité depuis plusieurs années.

À cette dynamique s’ajoute désormais un acteur dont le poids historique dans les grandes séquences politiques congolaises ne peut être ignoré : l’Église catholique.

Avec sa déclaration intitulée « La Nation est en péril », la Conférence épiscopale nationale du Congo vient de faire une entrée remarquée dans le débat.

Loin d’être un simple communiqué de circonstance, le texte porte la signature de trente-sept prélats représentant les six provinces ecclésiastiques du pays. Kinshasa, Lubumbashi, Kisangani, Kananga, Mbandaka-Bikoro et Bukavu y sont toutes représentées, de même que les principales figures de l’épiscopat congolais.

Cette représentativité donne à la déclaration une portée que certains responsables de l’Union sacrée ont tenté, sans grand succès, de relativiser. L’argument selon lequel il ne s’agirait que de la position d’un groupe isolé résiste difficilement à l’examen des signatures.

Surtout, la prise de position de l’Église catholique réveille un souvenir politique encore vivace : celui de la crise de décembre 2015 et des négociations du Centre interdiocésain. À l’époque déjà, l’épiscopat avait réussi à s’imposer comme l’un des principaux acteurs de médiation dans un contexte de fortes tensions autour de l’avenir institutionnel du pays.

Dix ans plus tard, son poids sociologique demeure intact.

Les fractures d’une majorité présidentielle

Et c’est précisément face à cet environnement devenu plus complexe que la famille politique du chef de l’État semble révéler ses propres fragilités.

L’Union sacrée n’a jamais véritablement résolu la question de son leadership. Coalition construite autour de la personne du Président plutôt qu’autour d’une architecture politique cohérente articulée autour d’idées forces partagées, elle a souvent donné l’image d’un rassemblement électoral davantage que celle d’une organisation disciplinée.

Les événements récents en offrent une illustration saisissante. Alors qu’existe déjà un Secrétariat permanent mis en place par Félix Tshisekedi lui-même pour assurer la coordination de la plateforme, une nouvelle dynamique s’est spontanément constituée pour répondre à la déclaration de la CENCO.

Une contre-déclaration a ainsi été diffusée au nom de l’Union sacrée avant d’être désavouée par le Secrétariat permanent, qui a affirmé n’avoir convoqué aucune réunion officielle à cet effet.

L’épisode est révélateur. Il ne traduit pas seulement une divergence d’appréciation sur la réforme constitutionnelle. Il met en lumière une crise d’autorité au sein même de la majorité présidentielle.

Qui parle réellement au nom de l’Union sacrée ? Qui décide ? Et surtout, qui est encore en mesure de faire respecter une ligne politique commune ?

Ce questionnement n’est pas nouveau. Avant même cette polémique, la création du C4, plateforme chargée de porter la campagne en faveur de la réforme constitutionnelle, avait déjà suscité des interrogations.

L’initiative, portée par Augustin Kabuya, secrétaire général de l’UDPS, avait été interprétée par plusieurs observateurs comme l’expression d’un leadership parallèle au sein de la majorité. En voulant structurer la campagne constitutionnelle en dehors des mécanismes ordinaires de l’Union sacrée, cette démarche semblait implicitement reconnaître les limites de celle-ci comme instrument de mobilisation politique.

Un autre élément mérite d’être relevé. Malgré l’intensité du débat sur la réforme constitutionnelle, plusieurs poids lourds de l’Union sacrée n’ont pas encore exprimé de position officielle claire à travers les instances de leurs partis respectifs.

Certes, des cadres ou porte-parole se sont parfois exprimés dans les médias. Mais à ce stade, ni le Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, ni l’Union pour la nation congolaise (UNC) de Vital Kamerhe, ni encore l’Alliance des forces démocratiques du Congo et alliés (AFDC-A) de Modeste Bahati Lukwebo n’ont formellement adopté, à travers des déclarations officielles de leurs organes dirigeants, une position publique détaillée sur le projet de révision ou de changement de la Constitution.

Cette prudence n’est pas anodine. Ces formations comptent parmi les principales forces politiques de la majorité présidentielle. Leur réserve contraste avec l’activisme de certains promoteurs de la réforme et alimente une interrogation de plus en plus présente dans les cercles politiques : le consensus existe-t-il réellement au sein de la coalition présidentielle ou est-il davantage présumé qu’établi ?

Car dans toute entreprise de réforme constitutionnelle, le soutien de la majorité ne se mesure pas seulement aux déclarations individuelles ou aux prises de parole médiatiques. Il se vérifie surtout par des positions institutionnelles assumées par les grandes composantes de la coalition au pouvoir.

La question que personne n’ose poser

Le paradoxe est alors frappant. Au moment où Félix Tshisekedi cherche à engager l’une des réformes les plus sensibles de la vie politique congolaise, les résistances les plus préoccupantes ne proviennent pas nécessairement de l’opposition. Elles émergent au sein même de l’écosystème politique censé porter son projet.

Une réforme constitutionnelle est avant tout un exercice de construction de consensus. Elle exige une majorité solide, disciplinée, cohérente et capable de parler d’une seule voix.

Or les développements récents donnent plutôt l’image d’une coalition traversée par des rivalités de leadership, des initiatives concurrentes et des centres de décision multiples.

D’où cette question qui commence à s’imposer dans le débat politique congolais : si l’opposition se renforce, si l’Église catholique entre dans l’arène, si les partenaires internationaux deviennent plus attentifs et si l’Union sacrée elle-même peine à parler d’une seule voix, alors finalement, qui roule encore pour Tshisekedi ?

La réponse à cette question pourrait bien déterminer l’avenir du projet de réforme constitutionnelle autant que celui du second mandat présidentiel lui-même.

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