Le gouverneur du Haut-Katanga, Jacques Kyabula Katwe, a officiellement présenté sa démission au Président de la République, Félix Tshisekedi, mettant un terme à un long feuilleton politico-institutionnel qui aura profondément secoué l’une des provinces les plus stratégiques du pays.
Dans une lettre datée du 21 mai 2026 et adressée depuis Kinshasa au Chef de l’État, l’ancien gouverneur affirme quitter ses fonctions « avec un esprit de responsabilité républicaine » afin de préserver « la sérénité des institutions » et le bon fonctionnement de l’administration provinciale.
Cette démission intervient après près d’une année de tensions politiques, de suspension de facto, de rappel controversé à Kinshasa et d’absence prolongée du chef de l’exécutif provincial dans un contexte sécuritaire particulièrement sensible.
Le point de rupture : le discours controversé du 30 juin 2025
L’origine de la crise remonte au 30 juin 2025, lors des célébrations de l’indépendance à Lubumbashi organisées dans le cadre d’un rassemblement de l’Union sacrée.
Ce jour-là, Jacques Kyabula tient un discours qui provoque une onde de choc politique jusque dans les cercles du pouvoir central à Kinshasa. Devant des militants et cadres politiques, le gouverneur qualifie l’ancien président Joseph Kabila ainsi que Corneille Nangaa de « compatriotes » et de « Congolais ».
Dans un contexte de guerre ouverte dans l’Est du pays contre la rébellion AFC/M23 soutenue par le Rwanda, Jacques Kyabula plaide alors pour un règlement des différends « en famille » entre Congolais, tout en désignant le Rwanda comme le seul véritable agresseur extérieur.
Ces déclarations sont immédiatement perçues à Kinshasa comme une rupture grave avec la ligne politique défendue par le pouvoir central. Le cas de Corneille Nangaa cristallise particulièrement les tensions : l’ancien président de la CENI est alors condamné à mort par contumace pour haute trahison en raison de son implication dans l’AFC/M23.
Quant à Joseph Kabila, plusieurs responsables du régime Tshisekedi multiplient depuis des mois les accusations et soupçons de proximité avec les mouvements rebelles opérant dans l’Est du pays.
Dans ce contexte hautement explosif, l’idée d’une « conciliation familiale » avec des personnalités considérées par Kinshasa comme liées à la déstabilisation sécuritaire du pays est interprétée comme un dérapage politique majeur.
Le télégramme du 8 juillet et la disparition du gouverneur
Face à la polémique, le ministère de l’Intérieur réagit rapidement. Le 8 juillet 2025, le Vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, adresse un télégramme officiel au gouverneur du Haut-Katanga lui ordonnant de rejoindre immédiatement Kinshasa pour « consultation ».
Mais contre toute attente, Jacques Kyabula ne se présente pas dans la capitale. Pendant près de deux semaines, il devient totalement injoignable. Son téléphone reste éteint et aucune communication officielle claire n’est faite sur sa situation.
Cette disparition alimente alors une avalanche de spéculations politiques et médiatiques. Tandis que ses proches évoquent des « raisons de santé » nécessitant son maintien à Lubumbashi, d’autres rumeurs font état d’une possible fuite à l’étranger pour éviter une arrestation ou des sanctions plus lourdes.
L’affaire prend une ampleur telle que la Direction générale de migration (DGM) finit par émettre un avis de recherche.
Suspension, intérim et isolement politique
Face à cette absence prolongée et au blocage institutionnel grandissant, le ministère de l’Intérieur décide finalement de suspendre Jacques Kyabula de ses fonctions et l’intérim de la province est alors confié au vice-gouverneur Martin Kazembe afin d’assurer la continuité administrative dans cette province-clé de l’économie congolaise.
Le Haut-Katanga, poumon minier de la RDC, représente un enjeu stratégique majeur pour Kinshasa en raison de son poids économique, de ses recettes minières et de son influence politique dans l’espace katangais. Dans ce contexte, l’absence prolongée du gouverneur commence à susciter de vives critiques au sein de la classe politique locale.
Plusieurs acteurs dénoncent alors une paralysie institutionnelle et une gouvernance à distance devenue difficilement soutenable.
Parallèlement, Jacques Kyabula affirme que ses propos du 30 juin ont été sortis de leur contexte. Il accuse également certains adversaires politiques katangais d’avoir orchestré une campagne visant à provoquer sa chute.
Parmi les personnalités qu’il cite figure notamment Dany Banza Maloba, qu’il soupçonne d’avoir alimenté une cabale politique contre lui.
Retour à Kinshasa et alignement politique
Après plusieurs semaines de silence, Jacques Kyabula réapparaît finalement publiquement à Lubumbashi avant de s’envoler, le 28 juillet 2025, pour Kinshasa afin de « se mettre à la disposition des autorités ».
Depuis lors, il a multiplié les signaux d’apaisement envers le pouvoir central, réaffirmant sa loyauté au Président Félix Tshisekedi et appelant à l’unité nationale dans le contexte de guerre à l’Est. Mais malgré ce repositionnement politique, son dossier est resté pendant plusieurs mois entre les mains du ministère de l’Intérieur, tandis que son absence persistante du Haut-Katanga continuait d’alimenter les critiques.
Une démission présentée comme un acte de « responsabilité républicaine »
Dans sa lettre de démission, Jacques Kyabula reconnaît explicitement que sa longue présence à Kinshasa a suscité « des interrogations légitimes ainsi que des critiques relatives à [son] absence durant une période de fragilité dans le Haut-Katanga ». Il explique que cette situation l’a conduit à « tirer toutes les conséquences politiques et administratives » de cette crise afin de préserver la stabilité institutionnelle.
Le désormais ancien gouverneur insiste néanmoins sur sa fidélité au Chef de l’État et à la vision qu’il dit continuer de partager pour « la stabilité, la paix et le développement » du pays.
« Je reste disposé à servir la République sous toute autre forme que vous jugerez utile », écrit-il dans sa conclusion, dans une formule qui laisse entrevoir une volonté de demeurer actif au sein de la majorité présidentielle.
Albert Osako

