Une tribune de Jonas Eugène Kota
Les mots ont parfois la brutalité du silence qu’ils imposent aux morts. En évoquant récemment, dans un programme télévisé en marge du sommet France-Afrique qui vient de se tenir à Nairobi, la crise sécuritaire dans l’Est de la République démocratique du Congo, le président français Emmanuel Macron a donné l’impression d’aborder l’un des drames humains les plus meurtriers du XXIe siècle comme une simple tension de voisinage entre Kigali et Kinshasa.
Une lecture qui, au-delà de sa légèreté diplomatique, sonne comme une offense à la mémoire de millions de victimes congolaises et rwandaises emportées dans l’engrenage tragique des conflits des Grands Lacs depuis plus de trois décennies.
Face aux preuves désormais abondantes du soutien du Rwanda au mouvement rebelle M23 — documentées par les experts des Nations unies (parmi lesquels des français) et reconnues jusque par les sanctions américaines visant des responsables rwandais — le chef de l’État français a préféré la prudence accommodante.
Refusant toute logique de sanctions contre Kigali, il a plaidé pour un « dialogue respectueux » avec Paul Kagame, estimant qu’il fallait éviter de « mettre le Rwanda au banc ». Une posture qui, pour nombre d’observateurs africains et occidentaux, traduit moins une neutralité diplomatique qu’une indulgence persistante envers le régime rwandais.
Une guerre réduite à une simple crise de cohabitation
Dans ses propos, Emmanuel Macron insiste sur la nécessité de « remettre les dirigeants autour de la table », appelant à une reprise du dialogue entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame, sous l’égide de l’Union africaine et des médiations internationales. Mais derrière cette rhétorique consensuelle se dessine une lecture profondément réductrice du conflit.
Car l’Est de la RDC ne vit pas une banale querelle diplomatique entre États voisins. Depuis la chute du régime de Juvénal Habyarimana et le génocide rwandais de 1994, cette région est devenue le théâtre d’une guerre hybride mêlant prédation économique, instrumentalisation des groupes armés, conflits identitaires, interventions étrangères et effondrement de l’ordre régional. Des millions de morts, des centaines de milliers de femmes violées, des villages rayés de la carte et des générations entières déplacées constituent le bilan effroyable de cette tragédie.
Réduire cette réalité à une affaire de « dialogue entre dirigeants » revient à ignorer la profondeur historique du conflit, ses ramifications géopolitiques et les responsabilités internationales qui l’ont alimenté, à commencer par celles de la France. Car, il faut noter que la France est la seule puissance qui était présente du début de la crise à la fin après la sortie du dernier soldat FAR et du dernier milicien Interahamwe vers le Zaïre par la grande barrière de Goma, notamment.
Le lourd passif français dans la tragédie des Grands Lacs
L’embarras de Paris sur le dossier rwandais ne date pas d’hier. La France porte en effet un héritage politique, diplomatique et militaire dont les ombres continuent de hanter la région des Grands Lacs. Au début des années 1990, alors que les tensions ethniques s’exacerbaient au Rwanda, Paris soutenait activement le régime d’Habyarimana au nom de la défense de la francophonie et de son influence stratégique en Afrique centrale.
L’opération Noroît, déployée en octobre 1990 après le tout premier assaut significatif du FPR de Kagame, créé quelque quatre années plus tôt en Ouganda, était confiée à la France qui se montre d’une passivité active pour contenir les événements. Au point que la Belgique dût se résoudre de se retirer, laissant la France seule sur terrain jusqu’à la tragédie de 1994.
Des instructeurs militaires français formaient les forces armées rwandaises – en réalité, le régime d’Habyarimana y insérait des miliciens ethniques pour le besoin de la cause -, tandis que les cercles extrémistes proches du pouvoir préparaient méthodiquement le terrain idéologique du génocide. La tristement célèbre Radio-Télévision Libre des Mille Collines diffusait quotidiennement des appels à la haine ethnique.
Autour du premier cercle présidentiel gravitaient des figures qui encourageaient la radicalisation du discours anti-tutsi pendant que la communauté internationale, France comprise, regardait dangereusement ailleurs.
Les opérations militaires françaises « Noroît » puis « Turquoise », officiellement présentées comme des interventions de protection et de stabilisation, demeurent aujourd’hui entourées de profondes controverses historiques. Pour de nombreux chercheurs et analystes africains, elles ont surtout permis de préserver les structures militaires pro-Habyarimana et facilité le repli de nombreux éléments des ex-Forces armées rwandaises et des miliciens Interahamwe vers l’Est du Zaïre, aujourd’hui RDC.
En 1994, les « casques bleus » français de l’opération Turquoise laissèrent délibérément les soldats défaits des FAR entrer sur le territoire zaïroise jusque dans les camps des réfugiés avec armes et munitions dans le sombre dessein de les y réorganiser en perspective d’une reconquête du pouvoir perdu au Rwanda. C’est cette perspective qui inspire alors au nouveau pouvoir à Kigali de bombarder c es camps des réfugiés pour en disperser les foyers armés.
Résultat : les soldats ex-FAR et les miliciens Interahamwe, tous formés par des instructeurs français avec l’argent du contribuable français, se rassembleront plus tard au sein de ce qui est connu aujourd’hui comme FDLR.
Des FDLR aux violences actuelles : une continuité ignorée
Depuis plus de trente ans, ces combattants, mêlés à d’autres groupes armés locaux et étrangers, alimentent un cycle infernal de violences qui sert régulièrement de justification sécuritaire aux interventions rwandaises en territoire congolais.
Lorsque Emmanuel Macron évoque aujourd’hui « le travail à faire sur les FDLR » sans rappeler cette généalogie historique, beaucoup y voient une forme d’amnésie sélective et révoltante. Car la crise actuelle ne peut être comprise sans revenir aux responsabilités croisées qui ont façonné l’architecture sécuritaire des Grands Lacs depuis 1994.
Washington avance, Paris hésite
L’autre paradoxe des déclarations du président français réside dans sa prudence face aux sanctions. Tandis que les États-Unis ont choisi d’augmenter la pression sur Kigali en sanctionnant des responsables impliqués dans le soutien au M23, lui continue de privilégier une ligne de dialogue quasi inconditionnel.
Emmanuel Macron reconnaît lui-même que « la paix n’est pas totalement là » malgré les différents accords signés ces dernières années. Mais au lieu d’interroger l’échec répété des mécanismes diplomatiques traditionnels, le chef de l’État français semble redouter davantage l’isolement du Rwanda que la perpétuation des souffrances congolaises.
Cette posture contraste avec les efforts récents déployés par Washington, Doha et certaines médiations africaines pour imposer une dynamique plus ferme autour du retour de la souveraineté congolaise dans l’Est du pays.
Une parole française qui peine à convaincre
À Kinshasa comme dans une partie de l’opinion africaine, les propos d’Emmanuel Macron renforcent l’image d’une France incapable de rompre définitivement avec ses ambiguïtés historiques dans les Grands Lacs. En plaidant pour une compréhension presque empathique des préoccupations de Kigali sans rappeler avec la même vigueur les drames subis par les populations congolaises, Paris donne le sentiment de pratiquer une diplomatie à géométrie variable.
Plus grave encore, cette approche alimente l’idée d’une « commisération anachronique » envers Paul Kagame : une forme de mansuétude héritée du traumatisme du génocide rwandais, qui conduit certaines chancelleries occidentales à traiter le Rwanda avec des précautions qu’aucun autre État de la région ne semble bénéficier.
Or, plus de trente ans après les débuts de la tragédie des Grands Lacs, les peuples de la région attendent davantage qu’un simple exercice diplomatique de mise autour de la table. Ils réclament vérité, justice, mémoire et surtout la fin d’un système régional de violence dont les victimes continuent de payer le prix chaque jour dans l’Est de la RDC.

