À Kinshasa, les sermons dominicaux se transforment parfois en séquences politiques à haute intensité. Mais rarement une formule n’avait provoqué un tel séisme dans les milieux religieux et politiques congolais.
En dénonçant le « camp des lépreux » au sein de certaines fraternités pastorales, Moïse Mbiye a ouvert une nouvelle fracture dans le débat explosif autour d’une éventuelle révision de la Constitution en République démocratique du Congo. Depuis plusieurs jours, en effet, l’expression tourne en boucle sur les radios, les plateaux de télévision et les réseaux sociaux.
Prononcée dimanche dernier depuis la chaire de la Cité Bethel, l’une des plus influentes églises de réveil de la capitale, la métaphore a immédiatement été interprétée comme une attaque frontale contre certains responsables de l’Église de Réveil du Congo (ERC) accusés d’épouser, parfois avec zèle, les thèses favorables à une modification de la loi fondamentale.
« Il y a des rassemblements de pasteurs, quand ils se retrouvent ils prennent le vin, ils parlent de la politique, ils pensent à une seule chose : “on va changer la Constitution” (…) et c’est devenu un camp de lépreux », a lancé le prédicateur devant une assemblée médusée. Avant d’ajouter, comme s’il faisait claquer le fouet sur la conscience : « Ils ne bénissent plus personne. »
Dans un pays où les églises constituent à la fois des refuges spirituels, des espaces d’influence sociale et parfois des relais politiques, les mots du pasteur ont résonné comme une accusation de compromission morale.
Pour ses soutiens, Moïse Mbiye dénonce la dérive d’une partie du clergé évangélique devenu, selon eux, trop proche des cercles du pouvoir. Pour ses détracteurs, il s’agit au contraire d’une sortie dangereusement ambiguë dans un contexte politique déjà inflammable.
Car derrière cette formule biblique se cache une bataille beaucoup plus vaste : celle de la place des Églises dans le débat sur l’avenir institutionnel du pays.
Une métaphore religieuse transformée en bombe politique
Le choix des mots n’a rien d’anodin. Dans la tradition biblique, le « camp des lépreux » renvoie aux espaces d’exclusion imposés aux malades atteints de lèpre dans l’Israël antique, notamment évoqués dans le deuxième livre des Rois. Hors des murailles de la cité, les lépreux vivaient à l’écart de la communauté, marqués par l’impureté et la marginalisation.
Moïse Mbiye détourne cette image pour en faire une critique spirituelle : celle de groupes religieux qui, selon lui, se seraient enfermés dans une logique de calculs politiques, au détriment de leur mission pastorale.
Dans son discours, en effet, la « lèpre » n’est pas sanitaire mais morale ; elle désigne une contamination par l’intérêt, les réseaux et les ambitions de pouvoir.
L’onde de choc est d’autant plus forte que la question constitutionnelle demeure l’un des sujets les plus sensibles de la vie publique congolaise actuellement. Toute évocation d’un changement de Constitution ravive immédiatement les souvenirs des crises politiques qui ont secoué plusieurs pays africains autour des débats sur les limitations de mandat présidentiel.
« L’intérêt du peuple », ligne de défense du pasteur
Face à la polémique, le pasteur a tenté de préciser sa pensée lors d’un entretien accordé à Top Congo FM. Refusant d’apparaître comme un adversaire du pouvoir, il a insisté sur le fait qu’il priait pour le chef de l’État et qu’il entretenait des relations normales avec les autorités.
Mais il a surtout décrit les sollicitations dont il dit être régulièrement l’objet de la part de certains pasteurs désireux de créer des mouvements d’influence autour des institutions politiques afin d’obtenir privilèges, accès et financements.
Selon lui, le problème n’est pas le principe même d’une réforme constitutionnelle, mais l’absence de débat de fond. « Quel est l’article qui devrait changer dans la Constitution ? », raconte-t-il avoir demandé à l’un de ses interlocuteurs. Une interrogation qui, selon lui, reste sans réponse.
Dans une comparaison destinée à illustrer son raisonnement, le prédicateur a évoqué sa propre expérience à la tête de la Cité Bethel. Arrivé à la direction de l’église en 2021, il affirme avoir trouvé des statuts devenus inadaptés aux réalités contemporaines et avoir convoqué une assemblée générale pour les modifier.
De cette analogie découle sa position : une Constitution peut être changée « même cinquante fois » si cela sert « la paix, le développement et la stabilité du peuple ». Mais elle ne doit pas l’être pour satisfaire les intérêts d’un individu ou d’un groupe politique.
Cette nuance, toutefois, n’a pas suffi à éteindre les critiques. Car dans l’espace public congolais, le simple fait d’ouvrir la porte à une possible révision constitutionnelle demeure explosif.
Les Églises, arbitres moraux et acteurs politiques
L’affaire révèle surtout les profondes tensions qui traversent aujourd’hui les milieux religieux congolais. Depuis plusieurs décennies, les Églises jouent en RDC un rôle qui dépasse largement le cadre spirituel. Elles administrent des écoles, des structures sanitaires, mobilisent les foules et influencent les grandes orientations nationales.
L’Église catholique en RDC et l’Église du Christ au Congo ont longtemps occupé le devant de la scène politique, notamment lors des grandes crises institutionnelles. Mais la montée en puissance des Églises de réveil a profondément rebattu les cartes du paysage religieux congolais.
Avec leurs mégachurches, leurs chaînes de télévision et leur influence croissante sur la jeunesse urbaine, certains pasteurs sont devenus de véritables figures publiques. À ce titre, leurs prises de parole dépassent souvent la simple prédication pour devenir des actes politiques à part entière.
La sortie de Moïse Mbiye intervient précisément dans ce climat de recomposition où une partie du clergé évangélique est accusée de proximité avec les sphères dirigeantes, tandis qu’une autre revendique une posture plus critique ou plus prudente.
Une formule appelée à durer
En quelques jours, le « camp des lépreux » est devenu bien plus qu’une expression de sermon. La formule s’est transformée en symbole des fractures qui traversent à la fois la classe politique, les Églises et l’opinion congolaise.
Dans les quartiers populaires de Kinshasa, beaucoup y voient une dénonciation courageuse des connivences entre religion et pouvoir. D’autres considèrent que le prédicateur a lui-même franchi la frontière qu’il prétend dénoncer en entrant dans l’arène politique depuis sa chaire.
Une chose, cependant, paraît acquise : en associant le débat constitutionnel à l’image biblique d’un espace de contamination morale et d’isolement collectif, Moïse Mbiye a trouvé une formule appelée à marquer durablement le lexique politique et religieux congolais.
Jonas Eugène Kota

