Par Jonas Eugène Kota
La sortie politique de Modeste Bahati Lukwebo relançant l’idée d’une révision constitutionnelle réveille le souvenir des turbulences politiques qui avaient marqué les dernières années du pouvoir de Joseph Kabila, lorsque les majorités successives, de l’AMP à la MP, s’étaient retrouvées au cœur d’un bras de fer politique et populaire autour de la Constitution. Cette prise de position a provoqué de fortes secousses dans sa propre famille politique et officieusement, une véritable fatwa politique aurait été lancée contre lui au sein de l’Union sacrée, tandis que le Sénat — dont il est pourtant membre — a tenu à le désavouer publiquement.
Entre arguments juridiques, prudence stratégique et calculs politiques, la majorité au pouvoir se retrouve ainsi face à une équation déjà connue : ouvrir le chantier constitutionnel sans rallumer les fractures qui, hier encore, avaient embrasé la scène politique congolaise. La question est désormais simple : l’Union sacrée saura-t-elle éviter les pièges du passé, ou s’engage-t-elle dans un débat dont l’issue pourrait une fois de plus dépasser ses initiateurs ?
La récente sortie de Modeste Bahati Lukwebo, rejetant toute perspective de révision constitutionnelle et rappelant que le mandat du président Félix Tshisekedi court constitutionnellement jusqu’en 2028, a ravivé un débat familier dans la vie politique congolaise. Au sein de l’Union sacrée de la Nation (USN), certains responsables soutiennent déjà que le chef de l’État serait investi d’une « mission » qui dépasserait la simple logique des mandats constitutionnels, cela en raison de la guerre d’agression qu’il devrait terminer avant que le pays n’aborde les questions électorales.
Face à ces interprétations, Bahati Lukwebo a appelé à la prudence et au respect du texte fondamental, dénonçant au passage les « courtisans » qui, selon lui, manipulent les arguments juridiques au gré des circonstances politiques.
Mais si ce débat semble aujourd’hui nouveau, il ne l’est pas vraiment. La question de la révision constitutionnelle et de la durée des mandats présidentiels a déjà profondément secoué la République démocratique du Congo au cours de la décennie passée.
Le point de départ intellectuel : la thèse de Boshab
Le débat moderne autour d’une éventuelle révision de la Constitution remonte largement au début des années 2010, lorsque le professeur Évariste Boshab publie en 2013 un ouvrage qui fera grand bruit : Entre la révision de la Constitution et l’inanition de la Nation.
Dans ce livre, l’ancien président de l’Assemblée nationale développe une thèse audacieuse : aucune constitution n’est immuable. Selon lui, refuser toute adaptation de la loi fondamentale aux réalités politiques et sociales d’un pays pourrait conduire à ce qu’il appelle « l’inanition de la Nation », autrement dit un affaiblissement progressif de l’État.
Le constitutionnaliste critique également certains aspects de la Constitution de la République démocratique du Congo de 2006, qu’il juge parfois marquée par des influences étrangères et adoptée dans un contexte de transition post-conflit qui n’aurait pas permis une maturation institutionnelle complète.
Sur le plan académique, l’argument peut paraître classique : les constitutions évoluent, se réforment, se modernisent. Mais dans le contexte politique congolais, cette thèse prend immédiatement une dimension explosive.
Car au moment de la publication, le président Joseph Kabila approche de la fin de son second mandat constitutionnel.
2014–2016 : la montée d’un débat national explosif
À partir de 2014, les discussions sur une possible révision constitutionnelle s’intensifient dans les milieux politiques et intellectuels. Pour l’opposition et une grande partie de la société civile, les arguments juridiques avancés par certains membres de la majorité présidentielle apparaissent comme une tentative de préparer le terrain à un troisième mandat présidentiel.
Très vite, le débat quitte les salons, les hémicycle politiques et les médias pour gagner la rue.
Plusieurs manifestations éclatent à Kinshasa et dans d’autres villes du pays. Certaines dégénèrent en violences meurtrières. Les manifestations de janvier 2015 à Kinshasa, notamment contre un projet de loi électorale perçu comme un stratagème pour prolonger le pouvoir en place, font plusieurs dizaines de morts selon les organisations de défense des droits humains.
La question constitutionnelle devient alors l’un des sujets les plus sensibles de la vie politique congolaise.
Le recentrage du discours officiel de la majorité
Face à la montée des tensions politiques et aux manifestations qui embrasent la rue congolaise, la majorité présidentielle de l’époque entreprend progressivement de recentrer son discours public afin de rassurer l’opinion nationale et la communauté internationale. L’objectif est de dissiper les soupçons d’un projet de maintien au pouvoir de Joseph Kabila au-delà des limites constitutionnelles.
Dans cette stratégie de communication politique, l’une des voix les plus constantes est celle de Lambert Mende, alors porte-parole du gouvernement. À plusieurs reprises, il martèle dans les médias nationaux et internationaux que la Constitution sera respectée et que le président Kabila ne briguerait pas un troisième mandat.
Ironie de l’histoire politique congolaise, Lambert Mende figure aujourd’hui parmi les membres de l’Union sacrée de la Nation qui soutiennent l’idée d’une révision constitutionnelle.
Le chef de l’État lui-même tente alors d’éteindre la polémique. Dans son tout dernier discours sur l’état de la Nation devant les deux chambres du Parlement réunies en congrès, Joseph Kabila prononce une déclaration solennelle destinée à couper court aux spéculations sur ses intentions politiques : « À tous ceux qui, au pays et à l’étranger, semblent se préoccuper de mon avenir politique, je les en remercie. Mais je leur dis en même temps que mon sort personnel importe peu. Seul compte l’avenir de la République démocratique du Congo. Comprenez donc que mon engagement reste le même, celui de respecter la Constitution. Notre pays a une Constitution et elle sera respectée dans toutes ses dispositions. »
Cette prise de position officielle contribue à apaiser partiellement le débat, sans pour autant mettre fin aux suspicions et aux tensions politiques qui continueront d’alimenter la scène publique jusqu’aux élections de 2018.
Le retour de la thèse Boshab
Plus d’une décennie après avoir déclenché l’un des débats constitutionnels les plus sensibles de l’histoire politique récente de la RDC, le professeur Évariste Boshab est revenu dans l’arène avec un nouvel argumentaire juridique en faveur d’une révision de la Constitution.
Cette fois-ci, l’ancien président de l’Assemblée nationale et ancien Secrétaire général du PPRD, parti de Joseph Kabila, développe ce qu’il présente comme une théorie de la “vétusté constitutionnelle”, selon laquelle les constitutions modernes auraient, en moyenne, un cycle de vie d’environ 17 ans avant de nécessiter des ajustements. Une thèse qui, dans le contexte congolais, alimente de nouveau les soupçons d’une argumentation juridique destinée à ouvrir la voie à une adaptation du texte fondamental.
Les comparaisons internationales montrent cependant que la question est bien plus nuancée. La Constitution des États-Unis d’Amérique, adoptée le 17 septembre 1787 à Philadelphie et entrée en vigueur le 4 mars 1789, reste aujourd’hui la plus ancienne constitution écrite encore en vigueur dans le monde. À la date du 22 février 2026, elle totalise 238 ans d’existence, âge que les Américains calculent à partir de son adoption en 1787.
Si cette constitution n’a jamais été remplacée, elle a toutefois été amendée 27 fois entre 1791 et 1992. Sur le plan statistique, cela correspond à une moyenne d’environ 1,93 amendement tous les 17 ans, soit pratiquement deux modifications par cycle de dix-sept ans.
Un rythme de révision qui montre que la longévité d’un texte constitutionnel ne dépend pas nécessairement de son remplacement, mais souvent de sa capacité à évoluer par touches successives.
Le cas français illustre une dynamique encore plus active. La Constitution française de la Cinquième République, promulguée en 1958 et largement prise comme référence dans plusieurs dispositions de la Constitution congolaise, est aujourd’hui âgée de 67 ans. Depuis son adoption, elle a été révisée 24 fois entre 1960 et 2024, ce qui représente statistiquement environ 6,09 révisions tous les 17 ans.
Ces comparaisons internationales rappellent que la question de la révision constitutionnelle est loin d’être exceptionnelle ou uniforme dans les systèmes démocratiques. Mais en République démocratique du Congo, elle demeure politiquement explosive, car elle s’entrelace presque toujours avec la problématique sensible de la limitation des mandats présidentiels.
Les « colombes » de la majorité face aux « faucons »
Mais à l’intérieur même de la majorité présidentielle de l’époque — la Majorité Présidentielle (MP) — les positions ne sont pas uniformes.
Aux côtés des « faucons », favorables à une adaptation du texte constitutionnel, émergent progressivement des voix plus prudentes, souvent qualifiées de « colombes ».
Ces modérés développent une argumentation stratégique auprès de Joseph Kabila : entrer dans l’histoire comme le premier ancien président vivant de la RDC ayant organisé une alternance démocratique pacifique depuis l’indépendance constituerait un héritage politique considérable.
Dans le même temps, ces stratèges de la majorité expliquent au chef de l’État qu’il pourrait conserver une influence politique déterminante sans rester au pouvoir, à condition que la majorité garde le contrôle du Parlement.
Or, dans le système institutionnel congolais, ce contrôle parlementaire permet également de conserver la main sur l’Exécutif, puisque le Premier ministre est issu de la majorité.
Les défections et la fronde anti-troisième mandat
Malgré ces débats internes, la tension politique reste extrêmement forte. Plusieurs figures importantes de la majorité quittent alors le navire. Des ministres en fonction et des leaders politiques rejoignent la fronde menée par Moïse Katumbi, ancien gouverneur du Katanga.
Celui-ci devient l’une des figures les plus virulentes contre l’idée d’un troisième mandat, dénonçant ce qu’il appelle un « troisième penalty » pour le président Kabila.
La fracture politique devient alors profonde jusqu’à fragiliser gravement la majorité elle-même, et le pays entre dans une période de forte incertitude institutionnelle.
Le dénouement : une alternance sans révision constitutionnelle
Avec le recul de l’histoire, le résultat de cette séquence est aujourd’hui connu.
Malgré les débats houleux :
- la Constitution de la République démocratique du Congo de 2006 n’a jamais été révisée sur la question des mandats présidentiels ;
- Joseph Kabila ne s’est jamais représenté pour un troisième mandat ; et
- la Majorité Présidentielle a conservé la majorité parlementaire à l’issue des élections de 2018.
Ce processus débouchera finalement sur l’élection de Félix Tshisekedi et sur la première alternance politique pacifique par les urnes dans l’histoire du pays.
Le débat d’aujourd’hui : un air de déjà-vu
C’est à la lumière de ce précédent historique que la polémique actuelle au sein de l’Union sacrée de la Nation prend tout son sens.
Pour l’instant, les discussions restent relativement contenues. Les confrontations se déroulent essentiellement dans les médias et sur les plateaux de télévision, où les responsables politiques s’opposent à coups d’arguments juridiques et de déclarations parfois provocatrices.
Dans ce contexte, la position de Modeste Bahati Lukwebo apparaît singulière : tout en rejetant toute révision constitutionnelle pour l’instant, il est aussi le premier responsable de la majorité à appeler ouvertement à un débat interne structuré.bAutrement dit, plutôt que de trancher la question dans l’arène médiatique, il propose de la discuter à l’intérieur même de la famille politique au pouvoir.
Toute la question, avec Bahati Lukwebo , reste de connaître ses intentions réelles : souci de préserver la majorité et son autorité morale ou positionnement politique anticipée d’un baroudeur expérimenté en la matière ? (Lire, à ce sujet, notre précédent article à ce lien : https://congoguardian.com/2026/03/06/rdc-revision-constitutionnelle-et-positionnement-politique-bahati-lukwebo-lopportuniste-multi-recidiviste/)
Une leçon de l’histoire politique congolaise
L’histoire récente de la RDC montre une constante : les débats sur la Constitution apparaissent presque toujours à l’approche de la fin d’un cycle présidentiel.
Mais elle montre aussi que ces débats ne débouchent pas nécessairement sur une modification du texte fondamental.
Entre stratégies politiques, pressions de la rue, arbitrages internes au pouvoir et calculs historiques des dirigeants, la Constitution congolaise s’est révélée jusqu’ici plus résistante que les polémiques qui l’entourent.
Reste à savoir si, dans les années à venir, l’Union sacrée de la Nation suivra le même chemin que la majorité de l’époque Kabila — ou si le débat actuel ouvrira un nouveau chapitre de l’histoire constitutionnelle congolaise.

