Kinshasa n’a jamais cessé de rêver de rails. Bien avant les embouteillages interminables, les taxis-bus bondés et les motos serpentant entre les voitures, la ville — alors appelée Léopoldville — expérimentait déjà des solutions de transport collectif que certaines métropoles africaines ne découvriront que plusieurs décennies plus tard.
L’histoire du futur tramway kinoise ne commence donc pas en 2026. Elle commence en réalité à la fin du XIXᵉ siècle, quand la capitale naît… autour d’un train.
La ville née du rail
En 1898, l’inauguration de la ligne Matadi-Léopoldville transforme le Pool Malebo en porte d’entrée économique de l’Afrique centrale : Matadi-Léopoldville railway
Le chemin de fer contourne les rapides infranchissables du fleuve Congo et fait émerger une ville logistique : gares, entrepôts, quartiers ouvriers.
Léopoldville devient un organisme urbain structuré par la mobilité. Les travailleurs se déplacent quotidiennement entre la ville basse commerciale et la ville haute administrative.
Des stations urbaines, dont la future gare centrale, rythment la vie sociale : horaires de travail, marchés, activités portuaires. La mobilité n’est pas un problème — elle est une organisation.
1955 : la ville électrique avant l’heure
Dans les années 1950, Léopoldville tente une expérience unique au monde.
Pas un tramway classique. Pas un trolleybus.
Un objet futuriste : le gyrobuss avec Transports en Commun de Léopoldville

Entre 1955 et 1959, quatre lignes couvrant près de 20 kilomètres sillonnent la ville. Douze véhicules transportent chacun jusqu’à 90 passagers.
Le principe fascine les ingénieurs : un volant d’inertie électrique est rechargé tous les deux kilomètres sur des pylônes, permettant au véhicule d’avancer sans câbles aériens.
À son apogée, Léopoldville possède alors le plus grand réseau de gyrobuss au monde — devant l’Europe.
La capitale congolaise expérimente la mobilité propre… soixante-dix ans avant sa popularisation mondiale.
Une modernité trop en avance
Pourtant, l’expérience s’arrête en 1959. La technologie se révèle fragile : routes sablonneuses, raccourcis empruntés par les chauffeurs, usure rapide des roulements, coûts électriques élevés.
Le diesel, moins élégant mais plus robuste, s’impose. La ville entre dans l’ère du bus — et quitte progressivement celle du rail urbain.
C’est le début d’un paradoxe : Kinshasa grandit, mais sa mobilité régresse structurellement.
2026 : Une métropole sans transport structurant

Après l’indépendance, la capitale explose démographiquement. De quelques centaines de milliers d’habitants, elle dépasse aujourd’hui 15 millions.
Mais son système de déplacement reste artisanal : taxis collectifs, bus privés, routes saturées.
Le rail, pourtant fondateur de la ville, disparaît de la mobilité quotidienne. Kinshasa devient l’une des plus grandes métropoles du monde… sans transport de masse structuré.

José Banza tente de remonter une logistique structurée de transport urbain
Le projet moderne de tramway annoncé par le gouvernement ne constitue donc pas une rupture historique — mais un retour à la logique originelle de la ville.
Sous l’impulsion du ministre John Banza Lunda, la capitale prévoit désormais sept lignes, des tunnels express et un système intégré de drainage urbain destiné à lutter contre les inondations chroniques.
L’objectif : remettre la mobilité au cœur de l’urbanisme, comme à la naissance de Léopoldville.
Le projet intègre même une dimension oubliée depuis le gyrobuss : l’infrastructure ne transporte pas seulement des passagers, elle organise la ville — voirie, eau, urbanisation et économie.
Une boucle historique
Au fond, l’histoire des transports kinois ressemble à une boucle :
- 1898 : le train crée la ville
- 1955 : l’électricité expérimente la mobilité propre
- 1960-2020 : l’automobile submerge la capitale
- 2026 : le rail revient pour sauver la métropole
Kinshasa ne découvre pas la modernité. Elle la retrouve.
Le futur tramway ne sera pas une importation technologique. Il sera la réactivation d’une mémoire urbaine oubliée : celle d’une capitale africaine qui, autrefois, avançait déjà… en avance sur son temps.
Albert Osako

