16 février, 34 ans plus tard : retour mémoriel sur la quête de la démocratie au Congo-Zaïre

N.B : Le présent article est le premier dd la série de trois articles que comporte notre dossier sur les évènements du 16 février 1992. Nous vous remercions pour la confiance à Congo Guardian, l’info qui vous donne le pouvoir

Il y a vingt-quatre ans, le 16 février 1992, les rues de Kinshasa devenaient le théâtre d’un soulèvement moral sans précédent. En ce dimanche lumineux, des centaines de milliers de Congolais — certains parlent d’un million — descendaient pacifiquement dans la capitale du Zaïre pour réclamer la réouverture de la Conférence Nationale Souveraine (CNS), brutalement suspendue quelques semaines plus tôt.

Ce jour-là, le peuple ne brandissait ni armes ni slogans guerriers. Il avançait avec des bibles, des chapelets, des rameaux et des bougies. Il chantait des cantiques. Il priait.

La « Marche de l’Espoir », organisée par le Collectif des chrétiens laïcs avec le soutien des Églises catholique et protestante et de l’opposition politique — notamment l’UDPS d’Étienne Tshisekedi — allait entrer dans l’histoire comme l’un des actes fondateurs de la lutte démocratique congolaise.

La rupture du 19 janvier

Pour comprendre la portée du 16 février, il faut revenir au 19 janvier 1992. Ce jour-là, le Premier ministre Nguz a Karl-I-Bond annonçait la suspension des travaux de la CNS, organe censé organiser la transition démocratique et limiter les pouvoirs du régime du maréchal Mobutu Sese Seko.

La décision est vécue comme une trahison des espoirs suscités par l’ouverture politique amorcée sous pression interne et internationale.

La CNS incarnait, en effet, l’aspiration à un État de droit, à la fin du parti unique et à l’instauration d’institutions pluralistes. Sa suspension sonne comme un retour à l’arbitraire.

Le mot d’ordre est alors simple : exiger la réouverture immédiate de la Conférence.

Une marche, une prière, un drame

Le 16 février au matin, après les offices religieux, les fidèles quittent les paroisses de Lemba, Matete, Ndjili et d’autres communes populaires pour converger vers les artères principales.

L’atmosphère est solennelle, presque liturgique. La marche est pacifique, assumée comme telle, dans une volonté explicite de désobéissance civile non violente.

La réponse du régime est implacable. L’armée et la redoutée Division Spéciale Présidentielle (DSP) sont déployées. Les forces de sécurité ouvrent le feu à balles réelles, utilisent des grenades lacrymogènes, procèdent à des arrestations massives.

Le bilan officiel évoque une dizaine de morts, mais les organisations de défense des droits humains et les sources ecclésiastiques parlent de 35 à plus de 100 morts, sans compter les blessés et les disparus.

Le sang versé ce jour-là scelle le destin politique du régime. L’indignation internationale s’amplifie. Sous pression, Mobutu est contraint d’autoriser la reprise des travaux de la CNS en avril 1992.

Depuis lors, le 16 février est commémoré comme la journée des Martyrs de la démocratie.

Une mémoire toujours vive

Vingt-quatre ans plus tard, la date ne relève pas seulement de l’histoire. Elle demeure une boussole morale. Le 16 février rappelle que la quête démocratique congolaise ne fut pas un don gracieux du pouvoir, mais le fruit d’un engagement populaire, souvent payé au prix du sang.

Cette mémoire résonne avec une acuité particulière dans le contexte actuel, où de nouvelles tractations sont en cours en vue d’un dialogue politique intercongolais. Comme en 1992, la question centrale reste celle de la légitimité des institutions, de l’inclusivité du processus politique et du respect de la volonté populaire.

À l’époque, la CNS incarnait l’espoir d’un consensus national sur les règles du jeu démocratique. Aujourd’hui encore, l’idée d’un dialogue renvoie à la nécessité de refonder la confiance entre acteurs politiques, société civile et citoyens. Mais l’histoire enseigne que tout dialogue perçu comme instrumentalisé ou vidé de sa substance risque d’aggraver les fractures au lieu de les résorber.

Entre mémoire et vigilance

La Marche de l’Espoir fut un acte de foi en la capacité du peuple congolais à écrire son propre destin. Elle fut aussi une leçon de courage civique et de discipline collective. En rappelant la violence de la répression, elle met en garde contre les tentations autoritaires toujours possibles.

Le défi, aujourd’hui, est de ne pas réduire le 16 février à une simple cérémonie commémorative, la mémoire des martyrs oblige. Elle interpelle les dirigeants sur leur responsabilité historique et les acteurs politiques sur la sincérité de leurs engagements.

En 1992, des citoyens désarmés ont exigé la reprise d’un processus démocratique interrompu. En 2026, alors que s’esquissent de nouvelles négociations intercongolaises, la question demeure inchangée : le dialogue sera-t-il un instrument de consolidation démocratique ou un simple répit tactique dans une crise prolongée ?

Le 16 février ne donne pas la réponse. Mais il rappelle une vérité fondamentale : au Congo-Zaïre, la démocratie n’a jamais été un acquis. Elle a toujours été une conquête.

Jonas Eugène Kota

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