Le sommet des 14 et 15 février 2026 aura finalement tranché là où la diplomatie africaine hésitait encore quelques jours plus tôt. Conformément au principe de rotation régionale, après l’Afrique australe représentée par João Lourenço, la présidence de l’Union africaine est revenue à l’Afrique de l’Est, portée par le chef de l’État burundais Évariste Ndayishimiye.
Une désignation attendue sur le plan institutionnel, mais politiquement sensible.
Dans notre précédente analyse — « Union africaine : Qui pour succéder à João Lourenço ? » (Lire l’article complet à ce lien : https://congoguardian.com/2026/02/09/union-africaine-qui-pour-succeder-a-joao-lourenco/) — la question centrale n’était pas de savoir si le Burundi pouvait accéder à la présidence, mais si l’Union africaine pouvait se permettre une présidence issue d’un État impliqué, directement ou indirectement, dans la crise sécuritaire de l’est de la République démocratique du Congo.
Le choix des chefs d’État montre que l’organisation a privilégié la continuité des règles plutôt qu’un ajustement politique exceptionnel.
Une présidence sous contrainte sécuritaire
Le nouveau président de l’UA hérite d’une organisation confrontée à une accumulation de crises : guerre au Soudan, instabilité au Sahel, tensions au Soudan du Sud — mais surtout conflit persistant dans l’est de la RDC, désormais au cœur de la sécurité continentale.
Le paradoxe est assumé. Le Burundi, allié militaire de Kinshasa dans certaines opérations, prend la tête d’une institution censée arbitrer un conflit régionalisé impliquant aussi Kigali. Une équation diplomatique délicate : la présidence burundaise devra prouver qu’elle peut incarner une neutralité institutionnelle malgré une proximité opérationnelle avec le théâtre du conflit.
Dans les couloirs du sommet, plusieurs diplomates résumaient le dilemme africain : préserver la crédibilité des mécanismes continentaux tout en respectant l’architecture interne de l’organisation.
Un sommet sans Kigali
Fait hautement symbolique : le Rwanda n’a pas été représenté au niveau présidentiel lors de l’ouverture officielle. Dans un contexte où les sommets de l’UA servent habituellement de cadre aux échanges directs entre Kinshasa et Kigali, cette absence a été remarquée.
Elle renforce l’idée d’une séquence diplomatique tendue, au moment même où la présidence passe à un pays perçu comme proche des positions congolaises. La nouvelle direction de l’UA débute donc sans l’un des acteurs centraux du dossier des Grands Lacs autour de la table politique principale.
Une plateforme Afrique-Europe-ONU,.mais sans les USA
Paradoxalement, jamais un sommet de l’UA n’avait autant ressemblé à un forum géopolitique élargi. Autour des dirigeants africains — parmi lesquels William Ruto, Hassan Sheikh Mohamud, Cyril Ramaphosa ou encore Samia Suluhu Hassan — figuraient aussi des acteurs internationaux majeurs.
La présence du secrétaire général de l’ONU António Guterres et de la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni confirme que l’UA devient un espace de négociation reliant sécurité africaine, enjeux migratoires et intérêts européens.
En revanche, l’absence remarquée d’une représentation politique américaine de haut niveau — pourtant très engagée dans les initiatives diplomatiques sur les Grands Lacs ces derniers mois — souligne un déplacement subtil des centres de gravité diplomatiques : la gestion du conflit tend à revenir d’abord aux acteurs africains et onusiens.
L’héritage de Lourenço, le test de Ndayishimiye
L’ancienne présidence angolaise avait tenté de « rapatrier » la médiation sur le continent après une année 2025 marquée par sa fragmentation entre initiatives parallèles. La nouvelle présidence hérite donc moins d’un mandat administratif que d’une mission politique : restaurer la centralité africaine dans la résolution des conflits.
Le choix de maintenir la rotation régionale malgré les sensibilités montre une volonté de stabilité institutionnelle. Mais il place aussi le président burundais face à un défi immédiat : convaincre qu’un acteur régional peut devenir arbitre continental.
La présidence Ndayishimiye commence ainsi dans une configuration paradoxale — à la fois légitime juridiquement et fragile diplomatiquement. Plus qu’une alternance protocolaire, elle constitue un test pour l’Union africaine : prouver que ses règles peuvent survivre à la géopolitique, ou démontrer qu’elles devront bientôt s’y adapter.
Jonas Eugène Kota

