Dans le débat public congolais, certaines affaires sensibles exigent une rigueur extrême, tant dans l’établissement des faits que dans la posture de ceux qui prétendent les révéler. Le dossier dit des « carrés miniers de Corneille Nangaa », récemment relancé par des vidéos et prises de parole du journaliste Mills Tshibangu, responsable de la chaîne Chat TV, illustre les dérives possibles lorsque l’émotion, les raccourcis et les sources opaques prennent le pas sur l’éthique journalistique.
Dans une presse normale et organisée, ce telles dérives auraient déjà fait réagir l’instance d’autorégulation de la pratique du journalisme…
Une enquête contestée et des sources uniques
Présentée comme une « enquête », la démarche de Mills Tshibangu repose essentiellement sur le témoignage d’un seul interlocuteur, désigné sous le pseudonyme de Mouna, dont l’identité est dissimulée et dont les déclarations ne sont corroborées par aucun recoupement indépendant visible. Or, dans les standards professionnels reconnus, la parole d’une source unique – a fortiori anonyme – ne saurait suffire à étayer des accusations aussi graves, impliquant des personnalités publiques – jusqu’au Chef de l’État – et des enjeux sécuritaires majeurs.
Selon des éléments recueillis par d’autres investigations parallèles, Mills Tshibangu aurait été approché, lors d’un séjour en Afrique du Sud, par un nommé Martin Tshibambe, présenté comme un intermédiaire actif dans certains cercles affairistes et politiques. La nature exacte de cette relation, les motivations réelles des acteurs impliqués et les intérêts en jeu n’ont toutefois jamais été explicitement exposés au public par l’auteur des vidéos incriminées.
Qui est Martin Tshibambe ?
Dans le récit qui circule autour de cette affaire, Martin Tshibambe est décrit comme un proche parent de Dany Banza, très récemment ancien Ambassadeur itinérant du Président de la République, et comme une personne impliquée, sous couvert d’anonymat, dans la gestion de plusieurs intérêts miniers attribués à l’ancien président Joseph Kabila, notamment dans l’espace katangais et à l’étranger.
Ces affirmations, lourdes de conséquences, mériteraient, elles aussi, d’être étayées par des documents vérifiables et des sources multiples, ce qui n’a pas été fait dans les productions médiatiques en cause.
Toujours selon ces mêmes récits, la mission prêtée à certains protagonistes serait de fragiliser politiquement le ministre José Mpanda, ancien proche de Corneille Nangaa, qui a refusé de s’associer à sa démarche politico-militaire ultérieure. Là encore, les intentions prêtées aux uns et aux autres relèvent davantage de l’interprétation que de la démonstration factuelle.
Des contradictions factuelles dans l’incrimination
L’un des points les plus problématiques du travail de Mills Tshibangu réside dans les contradictions internes de son propre récit. Dans ses premières interventions vidéo, il affirme que José Mpanda aurait perçu 4 millions de dollars américains destinés à Corneille Nangaa, fonds qui n’auraient jamais atteint leur destination finale, ce qui aurait provoqué une rupture entre les deux hommes.
Pourtant, dans une vidéo ultérieure plus longue, le même auteur soutient que José Mpanda aurait versé 800 000 USD, puis 3,5 millions USD à des partenaires identifiés, allant jusqu’à brandir des décharges signées à cet effet.
Ces éléments posent un double problème logique : d’une part, les montants évoqués excèdent les sommes initialement présentées comme détournées ( 4 millions contre 4,3 millions); d’autre part, il devient difficile d’affirmer un détournement lorsque les paiements aux partenaires, recommandés par la partie bénéficiaire elle-même, sont documentés.
Une chronologie qui interroge
Autre zone d’ombre : la temporalité des faits. Les décharges mises en avant dateraient d’une période antérieure à l’accession du président Félix Tshisekedi au pouvoir, alors que le différend autour du carré minier, tel que relaté par Mills Tshibangu lui-même, serait intervenu postérieurement. Cette incohérence chronologique affaiblit davantage la thèse d’une responsabilité directe du ministre José Mpanda dans les événements ultérieurs liés à l’insécurité dans l’Est du pays.
Une posture journalistique en question
Au-delà du fond, c’est la démarche communicationnelle de Mills Tshibangu qui soulève de sérieuses interrogations. En s’exposant comme acteur engagé plutôt que comme observateur distancié, en accumulant des accusations non recoupées et en s’abstenant de révéler clairement l’identité, les motivations et les liens de ses sources, le journaliste s’est éloigné du devoir de réserve et de neutralité qui fonde la crédibilité du métier.
Dès lors, une question centrale demeure : à qui profite cette narration ? En orientant le débat vers une incrimination controversée d’un membre du gouvernement, sans démonstration rigoureuse, ne contribue-t-on pas à détourner l’attention des responsabilités premières dans la tragédie persistante de l’Est de la RDC ?
S’ajoute à cela un manquement fondamental au principe d’équilibre de l’information. À aucun moment, Mills Tshibangu ne semble avoir entrepris la démarche élémentaire consistant à solliciter le son de cloche des personnes mises en cause, alors même qu’il prétend détenir des éléments « compromettants » à leur encontre. L’écoute contradictoire des parties est l’un des piliers de la pratique journalistique, précisément destinée à prévenir les procès médiatiques à charge. Cette absence de contradiction, combinée à l’usage exclusif de sources anonymes et à une narration orientée, renforce l’impression d’un travail qui s’apparente davantage à une opération de communication ciblée qu’à une enquête indépendante. Ce déficit de professionnalisme interroge sur l’autonomie réelle de l’auteur et alimente le soupçon d’un journaliste agissant moins comme un tiers crédible que comme le relais d’intérêts obscurs, étrangers à l’exigence de vérité et au devoir d’informer loyalement le public.
Le devoir de vérité face aux manipulations
Dans un contexte national marqué par la guerre, la désinformation et les tentatives de manipulation de l’opinion, la responsabilité des journalistes est immense. Le droit d’enquêter ne saurait se confondre avec le droit d’accuser sans preuves solides.
À défaut, le risque est grand de devenir, consciemment ou non, le relais d’agendas obscurs, au détriment de la vérité, de la cohésion nationale et du droit du public à une information fiable.
L’affaire des carrés miniers de Corneille Nangaa appelle donc moins à des verdicts hâtifs qu’à une exigence accrue de transparence, de méthode et d’éthique. C’est à ce prix seulement que le journalisme peut remplir sa mission : éclairer, et non obscurcir, le débat public.
Jean Dibenga Wotsho

