Difficile paix dans les Grands Lacs : Pourquoi je ne crois pas aux Américains *

Depuis trente ans, Washington prétend chercher la paix dans les Grands Lacs tout en fermant les yeux sur ceux qui la sabotent. Puissance dominante au Conseil de sécurité, partenaire militaire privilégié du Rwanda et de l’Ouganda, les États-Unis n’ont jamais transformé leurs constats en sanctions, ni leurs résolutions en contraintes. Aujourd’hui encore, sous couvert de médiation, ils offrent une planche de salut diplomatique aux fauteurs de guerre, affaiblissant les mécanismes onusiens qu’ils devraient pourtant faire respecter. À l’Est de la RDC, la paix américaine ressemble moins à une solution qu’à une contradiction permanente.

Une analyse rétrospective et prospective de Jonas Eugène Kota

La chute d’Uvira aux mains du M23, au terme de quarante-huit heures de combats intenses au Sud-Kivu, agit comme un révélateur brutal. Alors que Washington se présente une nouvelle fois en architecte de la paix dans la région des Grands Lacs, les faits sur le terrain ravivent une question ancienne mais centrale : les États-Unis peuvent-ils réellement prétendre à une médiation sincère, équitable et crédible dans une crise dont ils ont été, depuis trois décennies, l’un des acteurs structurants — sinon facilitateurs ?

L’actualité immédiate met à nu le décalage entre le discours diplomatique et la réalité militaire. À peine signés, les Accords de Washington sont mis à l’épreuve par une nouvelle avancée du M23, mouvement armé soutenu par le Rwanda, tandis que les déclarations américaines se limitent à l’appel à la retenue et au respect des engagements.

Pour nombre d’observateurs congolais, cette séquence n’est pas une surprise, mais la répétition d’un schéma bien rodé.

Trente ans d’une paix confisquée

Lorsque l’on remonte aux racines de la crise, il faut partir de la guerre de brousse ougandaise (1981–1986) qui amène Yoweri Museveni au pouvoir et qui constitue le creuset dans lequel se forment les futurs cadres militaires et politiques du Front patriotique rwandais (FPR) créé en 1987-87 dans la foulée de la prise du pouvoir par Museveni après la guerre de brousse.

Fred Rwigyema, Paul Kagame et d’autres combattants rwandais en exil – pour la plupart depuis leur petite enfance après la « révolution sociale » de 1959 – s’intègrent pleinement à la National Resistance Army (NRA) et participent à la prise de Kampala en janvier 1986.

Aux yeux des Américains, le nouveau président ougandais incarne un leadership pragmatique, moins marxiste, plus discipliné et compatible avec les priorités stratégiques américaines dans l’Afrique post-Guerre froide. C’est dans ce contexte que le soutien américain — économique, politique et sécuritaire — bénéficie indirectement au FPR.

En soutenant Museveni comme nouveau pilier régional, en effet, Washington accepte, tolère et facilite un environnement dans lequel les exilés rwandais peuvent s’organiser politiquement et militairement. La formation, les réseaux, la doctrine et la culture stratégique acquises au sein de la NRA deviennent le socle du futur FPR.

Ce n’est pas un hasard si la stratégie de conquête du pouvoir au Rwanda, puis les interventions ultérieures dans l’Est du Congo, portent l’empreinte de cette matrice régionale validée, sinon encouragée, par les États-Unis.

Ainsi, au nom d’un objectif clair — renouveler les élites dirigeantes des Grands Lacs après la Guerre froide — Washington a indirectement contribué à la naissance et à la montée en puissance d’un acteur militaire qui allait durablement déstabiliser toute la région. Cette responsabilité est rarement assumée, mais elle est centrale pour comprendre pourquoi la paix reste aujourd’hui encore hors de portée.

1990–1994 : le FPR, l’Ouganda et l’ombre Américaine

Lorsque, le 1er octobre 1990, le FPR attaque le Rwanda depuis l’Ouganda, il ne s’agit pas d’une insurrection improvisée. Le mouvement est composé de combattants aguerris, formés dans la guerre ougandaise, bénéficiant d’une profondeur stratégique et d’un ancrage régional solides. Bien qu’aucun document officiel ne prouve un transfert direct d’armes américaines au FPR, les programmes de coopération militaire entre Washington et Kampala ont objectivement renforcé les capacités des unités qui soutenaient cette offensive.

Paul Kagame et la stratégie américaine des « mains propres »

Paul Kagame incarne à lui seul cette stratégie américaine des « mains propres ». Officier de renseignement de la NRA, formé aux États-Unis au Command and General Staff College de Fort Leavenworth, il combine expertise militaire, réseaux régionaux et capacité de lobbying international.

Lorsque Fred Rwigyema, commandant de la branche armée du FPR, est tué au début de l’offensive, Kagame rentre précipitamment des États-Unis pour prendre le commandement des opérations du FPR. La suite est connue.

1994 : « Support Hope », humanitaire ou géopolitique ?

Après le génocide des Tutsis, l’Opération Support Hope est officiellement présentée comme une mission humanitaire. Mais elle permet aussi à Washington d’obtenir un accès stratégique inédit aux Grands Lacs : collecte massive de renseignements, consolidation du partenariat avec le FPR et l’Ouganda, marginalisation de l’influence française.

En moins de deux mois, les États-Unis s’installent durablement comme acteur central de la région.

1996–1997 : la chute de Mobutu, avec la bénédiction américaine

Lorsque les camps de réfugiés hutus au Kivu deviennent le prétexte d’une intervention régionale, Washington ferme les yeux — et parfois plus. Renseignement, logistique, couverture diplomatique : tout concourt à faciliter, d’abord les bombardements avec précision de ces camps à partir du Rwanda désormais dirigé par le FPR, ensuite l’offensive de l’AFDL, soutenue par Kigali et Kampala.

Mobutu finit par tomber au terme d’une marche fulgurante des « petits enfants en bottes de caoutchouc », et avec lui l’un des derniers vestiges de l’ordre de la Guerre froide. Pour les États-Unis dont le soutien à cette »rébellion » se passe de toute doute, le pari est clair : miser sur de nouveaux alliés jugés plus fiables tout en s’ouvrant l’accès aux ressources stratégiques du Congo.

Eh, oui ! Ça date déjà de cette époque là !

Washington face à ses contradictions : une passivité active sur les incapacités de l’ONU

Depuis lors, l’Est de la RDC reste un champ de bataille permanent. Pourtant, les États-Unis continuent de se présenter comme médiateurs. Une posture qui sonne creux au regard des faits : formation et financement continus des armées rwandaise et ougandaise, coopération militaire étroite via AFRICOM, pressions politiques sans sanctions dissuasives.

À cela s’ajoute une contradiction majeure : les États-Unis, puissance prépondérante au sein du Conseil de sécurité, n’ont jamais réellement haussé le ton pour imposer au Rwanda le respect des résolutions onusiennes. Depuis plus de vingt-cinq ans, en effet, les rapports des experts de l’ONU établissent de manière récurrente le rôle de Kigali dans la déstabilisation de la RDC.

Le dernier acte du genre en date illustre cette indulgence structurelle : alors que le Rwanda et le M23 sont fragilisés après l’assassinat de plus de 140 agriculteurs dans le Virunga, Washington, appuyé par Paris, obtient une réunion extraordinaire du Conseil de sécurité. Celle-ci se conclut par une simple déclaration, appelée à subir le même sort que les précédentes : sauver les responsables d’une mauvaise passe sans aucune conséquence concrète.

Ce n’est pas tout. Plutôt que de multiplier des négociations coûteuses à Washington et à Doha, les États-Unis auraient fait œuvre bien plus utile en appuyant l’exécution rigoureuse de la résolution 2773. Or cette dernière se trouve aujourd’hui affaiblie, voire vidée de sa substance, par des accords parallèles qui brouillent le cadre onusien au lieu de le renforcer.

Pour une médiation américaine crédible — ou son abandon

Pour que les États-Unis puissent réellement prétendre contribuer au retour de la paix dans les Grands Lacs, il leur faut dépasser les incohérences accumulées au fil des décennies. Offrir un soutien diplomatique aux acteurs qui fragilisent la région tout en se présentant comme médiateurs compromet leur crédibilité et affaiblit les mécanismes internationaux.

Une médiation crédible doit passer par des mesures concrètes et vérifiables : conditionner les aides militaires et financières à des engagements précis, utiliser les capacités de renseignement pour garantir un suivi impartial des groupes armés, et appliquer des sanctions ciblées envers ceux qui entravent la paix.

Il est essentiel, par ailleurs, que Washington montre sa capacité à faire respecter la résolution 2773 et à veiller à ce que les accords de Washington et de Doha ne l’affaiblissent pas.

Sans ces actions tangibles, la médiation américaine risque de rester perçue comme une posture symbolique, insuffisante pour assurer la sécurité et la stabilité des populations de l’Est de la RDC. La crédibilité de Washington dépendra de sa capacité à transformer ses discours en résultats concrets.

(*) Cette analyse est tirée de l’ouvrage à paraître intitulé « FDLR et Banyamulenge en RDC, les vérités zappées »

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