RDC : Urbanisme, embouteillages, insalubrités…, Quand Kinshasa fait tousser le Président

Incroyable mais vrai : lors de son discours sur l’état de la Nation, Félix Tshisekedi, dont l’aisance discursive se passe pourtant de tout commentaire, a littéralement failli s’étouffer en évoquant Kinshasa. Pas sur un point économique, pas sur une question diplomatique, non : sur Kinshasa. Dès qu’il a abordé la situation de la capitale, le chef de l’État s’est mis à tousser comme si les effluves de la ville — essence frelatée, poubelles rebelles, caniveaux fermentés et autres parfums d’époque pluvieuse — avaient trouvé un chemin mystérieux jusqu’à la salle des congrès du Palais du Peuple.

La scène, surréaliste et tragicomique, a instantanément provoqué une agitation dans la salle. Et les caméras de la RTNC, telle aubaine visuelle, ont foncé sur le Gouverneur Daniel Bumba, lui qui, quelques jours plus tôt, se décorait lui-même de lauriers sur un bilan « largement positif » de la capitale. On aurait dit un film muet : le Président tousse, le Gouverneur cligne des yeux, les caméras zooment, et la salle retient son souffle… ou son rire.

Le Président, reprenant péniblement son souffle, a alors décrit ce que chaque Kinois vit au quotidien : un ballet infernal de voitures immobilisées, des files de klaxons interminables et une ville qui semble chaque matin sortir d’un film catastrophe. « À Kinshasa, je ne peux ignorer l’une des épreuves les plus visibles du quotidien : des embouteillages devenus monstres », a-t-il déclaré. Une manière élégante de dire que la capitale est désormais le plus grand parking à ciel ouvert d’Afrique centrale.

« Ils épuisent nos familles, freinent la productivité, renchérissent le coût de la vie et affectent l’image même de notre capitale », a-t-il poursuivi dans une salle de témoins d’une traversée de Matonge à Kimbondo, par exemple, qui peut parfois durer le temps d’un voyage Kinshasa–Lubumbashi. Quid alors des 104 Km de routes dont se targuait tant le Gouverneur sur Top Congo ?

Mais la tirade présidentielle ne s’arrête pas là. Le chef de l’État, visiblement décidé à dire tout son dépit de cette réalité inexplicable, a qualifié cette situation de « défi national de gouvernance ». Pas moins.

Et de cogner ensuite : « La capitale ne peut continuer à grandir sans une planification et un pilotage à la hauteur de son poids démographique et économique ».

Dans la salle, certains ont échangé des regards complices : planifier Kinshasa revient un peu à vouloir dresser un fleuve en crue. « Elle appelle des décisions urgentes, coordonnées et courageuses », a-t-il ajouté — une phrase qui, étrangement, a fait trembler plus de chaises du côté des autorités urbaines que les averses qui noient les quartiers chaque semaine.

Puis est venu un autre point sensible, très sensible : l’insalubrité. Un mot qui, à lui seul, résume la carrière de nombreux bourgmestres et leur patron de Gouverneur. « L’insalubrité, l’obstruction des caniveaux, la mauvaise gestion des déchets et la pression croissante sur les quartiers densément peuplés exposent nos populations à des risques sanitaires et environnementaux inacceptables », a déclaré le Président. Les murmures dans la salle, elles, étaient assourdissantes. On aurait dit que chacun visualisait soudain les montagnes de déchets qui bordent les routes, les eaux de pluie transformées en torrents d’ordures, et les moustiques qui, eux, n’attendent ni loi ni décret pour élargir leur territoire.

« Nous devons moderniser la chaîne d’assainissement, clarifier les responsabilités des acteurs publics et privés, encourager une mobilisation citoyenne durable et instaurer une tolérance zéro », a insisté le chef de l’Etat. Sur ce dernier point, les caméras ont encore retrouvé Daniel Bumba — pour la deuxième fois en moins de dix minutes — qui tentait de garder son expression sereine, comme si on ne venait pas de transformer son bilan « largement positif » en exercice de haute voltige politique.

Le Président a ensuite présenté les grandes décisions censées remettre de l’ordre dans cette capitale indomptable. La plus ambitieuse : le projet d’extension de la ville vers la cité industrielle de Maluku. « Sur 430 km² dont une première phase de 75 km², entrera en exécution dès le premier trimestre 2026 », a-t-il annoncé. Objectif : construire 1 200 usines en cinq ans, dont 160 dès 2026, afin de « décongestionner la capitale, créer des emplois, améliorer la desserte en eau et en électricité et organiser plus efficacement la gestion urbaine ».

Une vision audacieuse, qu’on pourrait même qualifier de prophétique, surtout quand on voit que, pour l’instant, même la gestion des poubelles semble tenir du miracle quotidien. « Ce projet répond à une exigence de bon sens : repenser l’espace de croissance de Kinshasa, pour restaurer la fluidité, la sécurité et la dignité de la vie urbaine », a affirmé Tshisekedi.

Le chef de l’État a également annoncé le déploiement du GUPEC dans les grandes villes du pays pour « lutter contre le désordre foncier et sécuriser les investissements immobiliers ». Là encore, les visages dans la salle se sont allongés : de tous les désordres qui frappent la capitale, les constructions anarchiques sont probablement les plus coriaces.

« Notre ambition est de faire émerger des villes mieux planifiées, plus propres, plus fluides, plus sûres et plus humaines », a conclu le Président. Une promesse majestueuse, qui fait rêver autant qu’elle fait sourire — souvent jaune — tant la réalité urbaine de Kinshasa semble défier la logique, la gravité et parfois même la patience divine.

Pour le moment, une chose est certaine : si Kinshasa a fait tousser le Président, elle continue de faire suffoquer ses habitants. Et entre les bouchons, les pluies et les déchets, la capitale n’a pas fini de rappeler qu’elle reste, vaille que vaille, le véritable chef de la Nation.

JEK

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