Tibor Nagy sur les tueries des islamistes en RDC : une sortie hasardeuse qui embarrasse Washington

Par Jonas Eugène O. Kota

Alors que la région des Grands Lacs traverse une phase de négociations diplomatiques intenses pour tenter de mettre fin à l’escalade des violences à l’Est de la République démocratique du Congo, chaque prise de parole d’une personnalité influente pèse lourd. Les États-Unis, engagés aux côtés d’autres acteurs internationaux dans la recherche d’une solution durable, tentent d’équilibrer fermeté et dialogue. C’est dans ce contexte sensible qu’une déclaration de Tibor P. Nagy, ancien sous-secrétaire d’État américain aux Affaires africaines, vient de créer la surprise et susciter la controverse.

L’ancien sous-secrétaire d’État américain aux Affaires africaines, Tibor P. Nagy, n’en est pas à sa première sortie sur la crise sécuritaire en République démocratique du Congo. Mais sa récente déclaration, fustigeant à la fois l’armée congolaise et le président Félix Tshisekedi, soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses. « L’humiliation de l’armée congolaise par le M23 était déjà suffisamment honteuse. Aujourd’hui, ces “guerriers” sont incapables de protéger les villageois innocents des extrémistes des ADF liés à Daech. Pendant ce temps, le président congolais Tshisekedi est en voyage au Kazakhstan. Il devrait visiter l’Est du Congo ! », a tweeté celui qui fut l’un des architectes de la politique africaine de Washington entre 2018 et 2021.

Un discours contradictoire avec son propre héritage diplomatique

Cette sortie surprend par son ton abrupt et par son caractère contradictoire. Pendant son mandat, en effet, Tibor Nagy avait bâti sa réputation sur un plaidoyer constant pour la paix et la stabilité dans les Grands Lacs. Il exhortait Kinshasa notamment à renforcer ses institutions, à lutter contre la corruption, à désarmer les groupes armés et à engager un dialogue régional constructif. Aujourd’hui, ses propos – réducteurs et accusateurs – paraissent saborder tout ce travail de longue haleine, au risque de renforcer la rhétorique des mouvements rebelles et de donner du grain à moudre aux adversaires du gouvernement congolais.

D’où la question : Tibor Nagy se contente-t-il d’une opinion personnelle, ou s’est-il laissé séduire par une cause qui prend à contre-pied total les efforts diplomatiques de paix en cours et, de surcroit, conduits par son Gouvernement qu’il a servi et continue de servir ?

Et surtout : en suggérant au Président Tshisekedi d’aller à l’Est tout en connaissant parfaitement la volatilité de la situation sécuritaire qui y prévaut, Nagy voudrait-il instiguer un déplacement qui mettrait en péril le chef de l’État congolais dans un traquenard dont il aurait connaissance ?

Le poids de la parole d’un ancien haut responsable

Car Nagy n’est pas un diplomate à la retraite reclus dans ses mémoires. Encore récemment, en 2025, il a été rappelé au Département d’État comme « Acting Under Secretary of State for Management », ce qui en fait une personnalité toujours consultée par Washington. De ce fait, ses propos – même tenus à titre personnel – peuvent facilement être perçus comme une position officieuse des États-Unis. C’est précisément ce qui embarrasse aujourd’hui la diplomatie américaine, engagée dans des négociations sensibles pour contenir les tensions entre Kigali et Kinshasa.

Un angle mort dans son bilan : la lutte contre l’islamisme en RDC

Il est par ailleurs surprenant de voir Tibor Nagy critiquer la RDC pour son incapacité à combattre les ADF liés à l’État islamique. Car de son propre passage au Département d’État, il n’existe aucune documentation prouvant qu’il ait initié ou encouragé une stratégie américaine spécifique de lutte contre l’islamisme armé dans l’Est du Congo.

Dès lors, une interrogation s’impose : que fit Tibor Nagy, alors membre influent au Département d’État américain et superviseur du processus électoral de 2018 pour le compte de Washington, de toutes les alertes lancées en son temps par l’ambassadeur Mike Hammer à Kinshasa sur les exactions des islamistes de l’ADF — lesquels avaient notamment massacré des casques bleus tanzaniens à Beni ?

Washington doit clarifier

Dans un contexte où chaque mot pèse, le silence de Washington face à cette sortie n’est pas neutre. Faute de clarification officielle, la déclaration de Nagy risque d’être instrumentalisée par Kigali comme par les détracteurs de Kinshasa, et d’alimenter le discours selon lequel la RDC est seule responsable de son malheur sécuritaire. Or, la réalité est plus complexe : Kinshasa fait face à la fois à un terrorisme transnational (ADF) et à une agression étatique régionale (Rwanda via le M23).

Pour éviter toute confusion, le Département d’État devrait s’exprimer clairement : s’agit-il d’une opinion personnelle d’un diplomate retraité, ou d’un signal indirect de la politique américaine ? À défaut, la diplomatie américaine risque d’apparaître double, incohérente, voire complice d’un narratif qui mine les efforts de paix en cours dans les Grands Lacs.

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