Dialogue national : le « oui, mais » de Félix Tshisekedi

Entre ouverture calculée et défiance assumée, Félix Tshisekedi tend la main… mais garde le poing fermé. En se disant prêt à un dialogue national « à sa propre initiative » et en excluant les « inféodés aux puissances étrangères », le président congolais cherche à s’imposer comme l’arbitre unique d’un processus politique qu’il verrouille autant qu’il relance. Une posture qui pourrait rebattre les cartes d’une scène congolaise fracturée et sous fortes influences régionales.

Le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo semble avoir franchi une étape significative dans sa stratégie politique. Longtemps campé sur une ligne dure, rejetant tout dialogue avec ses opposants dits « radicaux » et pour la plupart exilés, le chef de l’État congolais a ouvert, samedi 30 août, lors du 2ᵉ congrès de l’Union sacrée de la Nation (USN), la porte à un dialogue national… mais « à sa propre initiative » et « sans les Congolais inféodés aux pays étrangers ».

« Je suis favorable au dialogue, mais pas avec des Congolais soumis aux influences de puissances étrangères (…) Le dialogue ne se fera jamais en dehors de ma propre initiative », a-t-il martelé devant ses partisans réunis à Kinshasa, tout en dénonçant « les dynamiques négatives » venues de l’extérieur.

Cette sortie marque une inflexion de ton. Elle intervient après une première tentative avortée : les consultations menées par son conseiller spécial Eberande Kolongele, censées ouvrir un canal de discussion politique interne, n’avaient jamais abouti. Le récent remaniement gouvernemental, censé favoriser la cohésion nationale, n’a pas davantage dissipé les fractures.

Un contexte explosif

Les propos du président prennent un relief particulier alors que son gouvernement négocie déjà avec des représentants du M23/AFC, un groupe armé ouvertement appuyé par Kigali, malgré ses déclarations passées rejetant tout dialogue avec ces « suppôts du Rwanda ».

Ils surviennent également au lendemain de deux annonces majeures :

  • En Afrique du Sud, la Fondation Thabo Mbeki prépare un forum de leaders congolais pour réfléchir à une sortie de crise.
  • À Kinshasa, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l’Église du Christ au Congo (ECC), soutenues par d’autres confessions religieuses, viennent de clore les travaux préparatoires du Dialogue politique national et international.

Cette dynamique nationale se déploie alors que les processus de paix de Doha et de Washington sont au point mort, pendant que les combats reprennent, notamment dans le Sud-Kivu.

« Un dialogue permanent »… mais sous contrôle

S’exprimant sur un ton offensif, Félix Tshisekedi a rejeté toute médiation étrangère, appelant les Congolais à « dialoguer entre eux, sans facilitateur » : « Les Congolais n’ont pas besoin de prendre les armes pour finir par dialoguer. Ils ont démontré qu’ils sont démocrates. Il est temps de combattre ceux qui se soumettent à la volonté de voisins pour nuire à leurs propres frères et sœurs. »

Cette posture traduit une volonté de verrouiller l’agenda politique tout en donnant des gages d’ouverture. Tshisekedi se positionne comme le seul maître d’œuvre d’un dialogue national, rappelant son rôle de garant des institutions et de la cohésion nationale.

La feuille de route des religieux

La feuille de route proposée par la CENCO et l’ECC structure ce dialogue autour de quatre séquences :

  1. Le mois de la paix : instaurer un climat de confiance et organiser des cultes œcuméniques jusque dans les zones sous contrôle du M23/AFC.
  2. Le dialogue des experts : définir les bases techniques d’un pacte social.
  3. Le dialogue politique : réunir opposition armée et politique, majorité et société civile.
  4. Une conférence internationale sur la paix et le vivre-ensemble dans les Grands Lacs.

Cette initiative s’inscrit dans le prolongement du Pacte social pour la paix, enrichi des contributions des plateformes religieuses et interconfessionnelles, une démarche qui semble aujourd’hui inspirer la rhétorique présidentielle.

Entre ouverture et méfiance

Avec ce « oui, mais », Félix Tshisekedi cherche à s’affirmer comme l’arbitre exclusif du jeu politique : il affiche une disponibilité au dialogue tout en fixant des lignes rouges contre « les inféodés aux puissances étrangères ». Cette évolution tactique pourrait redéfinir les équilibres politiques à la veille d’une nouvelle phase de pourparlers internes et internationaux.

Reste à savoir si cette ouverture contrôlée suffira à réconcilier une classe politique fracturée, contenir l’influence des acteurs régionaux, et apaiser une crise sécuritaire qui s’enlise malgré les multiples initiatives diplomatiques.

JEK

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