Musique/affaire Kapaya-Werrason : l’heure de la vérité sur les droits d’auteurs est venue, clame Alain Mabankou

Le différend autour des droits revendiqués par Flamme Kapaya sur plusieurs œuvres de la période Wenge Musica Maison Mère prend une dimension plus large. Pour l’artiste et producteur Alain Mabankou, cette affaire doit servir de révélateur à une pratique ancienne dans la rumba congolaise : celle qui tend à confondre le cachet versé au musicien avec les droits pouvant découler de sa contribution à une œuvre.

L’affaire Flamme Kapaya-Werrason ne serait-elle que le prolongement d’une querelle entre un ancien musicien et son ancien patron ? Alain Mabankou refuse de le voir ainsi.

Dans une prise de position consacrée à la controverse, l’artiste et producteur salue la démarche engagée par Flamme Kapaya auprès de la SACEM et estime qu’elle met sur la table une question qui dépasse largement le cas personnel de l’ancien guitariste de Wenge Musica Maison Mère : celle de la place des droits d’auteur dans l’économie de la rumba congolaise.

« Je salue l’artiste Flamme Kapaya qui vient poser la question des droits d’auteur dans la musique congolaise », affirme Alain Mabankou, qui dit parler également à partir de sa propre expérience professionnelle avec le musicien.

« On payait le cachet et on déclarait le musicien »

Mabankou rappelle avoir travaillé étroitement avec Flamme Kapaya à l’époque où il produisait deux albums. Kapaya serait notamment intervenu à deux reprises sur une chanson proposée par Michel Basse et interprétée notamment par Ferré Gola.

Selon son témoignage, le cadre contractuel était alors clairement établi.

« À cette époque, nous avions un contrat. On payait le cachet et on déclarait le musicien », raconte-t-il.

Pour Mabankou, cette distinction entre le paiement immédiat d’une prestation et la déclaration de la contribution d’un artiste constitue précisément l’un des enjeux du débat actuel. Il affirme que les musiciens concernés ont ensuite continué à percevoir des droits liés à leurs contributions jusqu’à ce jour.

Son témoignage apporte ainsi un éclairage particulier au débat : dans l’industrie musicale, le cachet rémunère une prestation, tandis que les droits peuvent être liés à la création ou à l’interprétation d’une œuvre, selon la qualité juridique reconnue à l’artiste et la nature de sa contribution.

Du statut de salarié à celui de créateur

C’est sur cette frontière que Mabankou situe une partie du problème.

Il estime que certains chefs d’orchestre ont historiquement considéré leurs musiciens avant tout comme des salariés placés sous leur autorité.

« Beaucoup de chefs d’orchestre abusent de leurs pouvoirs pour prendre les musiciens, les artistes comme des simples salariés », déplore-t-il.

L’artiste reconnaît cependant une dimension salariale particulière au métier : « l’artiste est un salarié spécifique », dit-il, avant d’en préciser la raison : il produit de la propriété intellectuelle.

Cette distinction est au cœur du dossier Kapaya-Werrason.

Les éléments communiqués précédemment indiquent que Flamme Kapaya dispose d’un dossier auprès de la SACEM et qu’il a engagé des démarches concernant neuf œuvres, dont Sous-sol, Alerte générale et Ça sonne.

Ces déclarations apparaissent, selon les documents produits par l’artiste, avec le statut « En attente de validation ».

La question n’est donc pas seulement celle de la rémunération d’une prestation passée. Elle porte sur la reconnaissance de contributions revendiquées comme créatives et, par conséquent, sur leur prise en compte dans la répartition des droits.

Une affaire qui dépasse Wenge Maison Mère

Pour Alain Mabankou, réduire cette controverse à une opposition personnelle entre Werrason et Flamme Kapaya reviendrait à passer à côté de son véritable enjeu.

« Werrason et de l’autre côté, mon ami Flamme Kapaya, c’est une grande histoire », reconnaît-il, avant de récuser l’idée selon laquelle il ne s’agirait que d’une « petite querelle de rien du tout entre un ancien patron et un ancien salarié ».

À ses yeux, la portée de l’affaire est beaucoup plus large. Elle concerne potentiellement les relations entre chefs d’orchestre et musiciens, les modalités de déclaration des œuvres, la reconnaissance des contributions créatives et la redistribution des revenus générés par l’exploitation des œuvres musicales.

C’est précisément ce qui donne au dossier une portée qui dépasse les frontières de Wenge Musica Maison Mère.

La SACEM comme point de passage

Le positionnement actuel du dossier auprès de la SACEM donne à cette controverse une dimension institutionnelle particulière.

La SACEM fonctionne sur la base des déclarations d’œuvres et des informations permettant d’identifier leurs ayants droit et de déterminer la répartition des droits. Elle dispose également d’une procédure de contestation lorsqu’un membre estime qu’une déclaration ou une répartition ne correspond pas à ses droits.

Dans le cas de Kapaya, les informations communiquées font état de neuf œuvres dont l’enregistrement demeure en attente de validation. Cela signifie que la question de la répartition n’est pas encore définitivement réglée pour les œuvres concernées.

Elle appelle donc, selon la procédure applicable, une clarification des contributions respectives et des droits susceptibles d’en découler.

C’est dans cet espace que se situe aujourd’hui le face-à-face Kapaya-Werrason : entre la revendication d’une contribution artistique, sa reconnaissance par les ayants droit concernés et sa traduction dans les mécanismes de gestion collective.

« L’artiste doit pouvoir vivre de son art »

Au-delà du dossier individuel, Mabankou défend une conception économique de la dignité du musicien.

Pour lui, la rémunération d’un artiste ne devrait pas s’arrêter au cachet initial lorsque son travail continue à générer de la valeur à travers l’exploitation d’une œuvre.

La propriété intellectuelle, souligne-t-il, suppose que l’artiste puisse bénéficier des revenus ultérieurs découlant de son travail, lorsque les conditions juridiques de ces droits sont réunies.

Cette question prend une résonance particulière dans la rumba congolaise, patrimoine musical dont l’exploitation commerciale s’est considérablement transformée avec les décennies : disques, concerts, télévision, radio, plateformes numériques, synchronisations et diffusion internationale.

Dans cet environnement, la traçabilité des contributions et la déclaration des œuvres deviennent des questions économiques autant que juridiques.

De Franco à Tabu Ley : l’héritage comme responsabilité

Alain Mabankou inscrit enfin le débat dans une perspective historique.Il invoque la mémoire de grandes figures de la rumba congolaise, citant notamment Franco Luambo, Tabu Ley Rochereau et d’autres pionniers de cette musique.

Pour lui, honorer cet héritage ne consiste pas seulement à préserver un répertoire ou à célébrer des figures historiques. Cela implique également de construire un environnement professionnel dans lequel les créateurs et interprètes peuvent être reconnus et rémunérés conformément à leurs droits.

« Respecter les musiciens, respecter les droits, respecter aussi les auditrices et les auditeurs », affirme-t-il, « c’est aussi ça le sens de la rumba » léguée par ces générations.

Le débat est désormais posé

Le dossier Kapaya-Werrason se retrouve ainsi à la croisée de deux histoires : celle d’un musicien qui cherche à faire reconnaître des contributions qu’il revendique sur plusieurs œuvres de son ancienne formation, et celle, beaucoup plus ancienne, des rapports entre créateurs, chefs d’orchestre, producteurs et systèmes de gestion collective dans la musique congolaise.

L’intervention d’Alain Mabankou donne au dossier une nouvelle profondeur. Elle déplace le regard du seul conflit entre deux personnalités vers une interrogation sur le modèle économique et professionnel de la rumba congolaise.

La question demeure désormais concrète : comment identifier précisément les créateurs, documenter leurs contributions et faire parvenir à chacun les revenus auxquels ses droits peuvent légalement lui donner accès ?

C’est sur ce terrain, et non dans le seul registre de la polémique entre anciens compagnons de scène, que pourrait se mesurer la portée réelle de l’affaire Kapaya-Werrason.

Pour Alain Mabankou, le débat est lancé. Et derrière le cas de Flamme Kapaya, c’est toute une génération de musiciens de la rumba congolaise qui pourrait être appelée à regarder de plus près ce que valent, juridiquement et économiquement, leurs créations.

JEK

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