Eurobond, dette et développement : le vrai débat que la RDC refuse encore d’avoir

Depuis plusieurs jours, le débat politique congolais (et non économique) se cristallise autour de l’Eurobond. D’un côté, d’anciens responsables des finances publiques, parmi lesquels Nicolas Kazadi, expriment des réserves sur l’opportunité d’accroître l’endettement du pays. De l’autre, le ministre des Finances Doudou Fwamba Likunde défend cette opération comme, non pas seulement une étape normale de la maturation financière de la RDC, mais aussi et surtout un haut fait personnel qu’il interdit à quiconque de toucher.

Le ton des échanges est devenu excessivement politique, voire personnel, et les observateurs sont d’autant plus étonnés que les chiffonniers du débat appartiennent à la même famille politique au pouvoir. Plus grave encore, ils ne se rendent pas compte que ce faisant, c’est la personne directe du Chef de l’État qu’ils embarrassent au-delà de l’image du pays qui fait interoger quant à la maturité de nos hommes d’Etat. Mais rideaux…

Une lecture froide des chiffres conduit à une conclusion surprenante : les deux camps risquent de passer à côté du véritable sujet. Car la question essentielle n’est pas de savoir si la RDC doit ou ne doit pas emprunter.

La véritable question est de savoir si la RDC est aujourd’hui capable d’utiliser efficacement l’argent qu’elle emprunte déjà.

Un pays qui manque moins d’argent que de capacité d’exécution

Sur cette interrogation, les faits sont têtus. La RDC dispose aujourd’hui d’un portefeuille actif de financements extérieurs supérieur à Usd 10,7 milliards. Pourtant, seulement 24,3 % de ces ressources ont été effectivement absorbées, selon les chiffres officiels, laissant plus de 8,3 milliards de dollars encore disponibles mais non transformés en investissements réels.

En parallèle, le portefeuille de la Banque mondiale est passé d’environ 3 milliards USD en 2020 à plus de 7,5 à 8 milliards USD quelques années plus tard. Malgré cette progression spectaculaire, le taux de décaissement est resté bloqué autour de 22 % à 25 % depuis plusieurs années.

Ces chiffres racontent donc une histoire que le débat politique occulte : la RDC n’est pas aujourd’hui un pays privé de financements. Au contraire, c’est un pays qui peine à convertir les financements obtenus en routes construites, en barrages achevés, en écoles équipées, en réseaux électriques opérationnels ou en services publics améliorés.

Bref, et en français facile, au moment où le pays souscrivait l’Eurobond, il avait à disponibilité des financements non affectés !

L’Eurobond n’est ni un miracle ni une catastrophe

Qu’à cela ne tienne, il reste un fait que les partisans de l’Eurobond ont raison sur un point non négligeable pour l’avenir : le succès de l’opération démontre une amélioration significative de la crédibilité financière du pays.

En avril 2026, la RDC a levé 1,25 milliard USD sur les marchés internationaux après avoir reçu plus de 5 milliards USD d’ordres de souscription. Peu de pays auraient pu réaliser une telle opération il y a seulement dix ans.

Cela traduit donc une confiance accrue des investisseurs internationaux dans les perspectives du pays. Mais il pourrait tout de même rester de savoir ce que l’on gagnerait à se couvrir de prestige pour ce qui est déjà un acquis tout en s’endettant quand-même quand on n’en a vraiment pas besoin, et c’est là toute la question.

Car de l’autre côté, les critiques de l’Eurobond ont également raison sur un autre point : cette opération intervient alors que plusieurs milliards de dollars de crédits concessionnels demeurent inutilisés. Or un crédit de la Banque mondiale ou du FMI coûte généralement beaucoup moins cher qu’une dette souveraine rémunérée entre 8,75 % et 9,50 %.

Autrement dit, avant même de débattre du besoin de nouveaux financements, il est légitime de s’interroger sur l’utilisation effective des financements déjà disponibles.

Le véritable scandale n’est pas la dette

Mais le véritable scandale est ailleurs : Comment expliquer qu’un pays dont les besoins en infrastructures sont immenses ne parvienne à absorber qu’environ un quart des ressources déjà mobilisées ? Comment expliquer qu’un projet comme AGREE, destiné à améliorer l’accès à l’électricité et à l’eau, n’ait absorbé qu’environ 6 % des ressources disponibles plusieurs années après son lancement

Comment expliquer que la Banque mondiale ait dû suspendre des décaissements en 2023 et alerter encore en 2026 sur le risque d’annulation ou de réaffectation de certains crédits faute d’exécution suffisante ?

La réponse est connue : les revues successives du portefeuille ont identifié les mêmes obstacles :

  • procédures de passation des marchés excessivement lentes ;
  • faibles capacités des unités de gestion des projets ;
  • coordination institutionnelle insuffisante ;
  • interférences politiques ;
  • manque de fonds de contrepartie ;
  • insécurité persistante dans l’Est du pays.

Ce diagnostic n’est ni de gauche ni de droite. Il n’est même pas politique et n’a rien à voir avec les égos surdimensionnés des individus.

Il est purement administratif.

Le développement n’est pas un problème de signature, mais d’exécution

Depuis plus de deux décennies, la RDC a développé une certaine expertise dans l’art de négocier des financements. Le pays sait convaincre, mobiliser et signer.

Mais le développement ne se mesure pas au nombre d’accords conclus. Il se mesure au nombre d’accords exécutés.

Et là-dessus, Doudou Fwamba, qui étale les casseroles empuanties laissées par son prédécesseur dans les placards du ministère des finances, devrait pouvoir nous expliquer pourquoi il s’est empressé de faire endetter le pays avec l’Eurobond alors que pèse la menace d’annulation ou de réaffectation des financements de la Banque mondiale faute de leur absorption.

Car l’un des enseignements les plus importants des dernières années établi que la capacité de mobilisation a progressé beaucoup plus vite que la capacité d’exécution. Moralité : À force de célébrer les montants obtenus, on a parfois oublié d’évaluer les résultats produits.

Les spécialistes en développement indiquent toujours qu’un financement n’est pas un développement, et un décaissement n’est pas un développement. Même un chantier n’est pas encore un développement.

Le développement commence lorsque les infrastructures fonctionnent, lorsque les entreprises produisent davantage, lorsque les citoyens constatent une amélioration tangible de leur qualité de vie.

Doudou Fwamba et Nicolas Kazadi, qui s’affrontent aujourd’hui , peuvent-ils, la main sur leur conscience, regarder les Congolais dans les yeux à ce sujet ?

La vraie question pour 2032 et 2037 : le prochain défi de la RDC est institutionnel

Le débat actuel gagnerait donc à changer de nature. Au lieu de se focaliser uniquement sur l’affrontement entre partisans et adversaires de l’Eurobond, il faudrait poser une question plus exigeante : Comment la RDC peut-elle porter son taux d’absorption de 24 % vers 40 %, puis 50 %, puis davantage ?

Car c’est là que se jouera l’avenir économique du pays, et c’est là aussi que les Congolais attendent de l’inventivité de leurs managers au-delà de stériles querelles des chiffonniers.

La Banque mondiale estime qu’un objectif de 30 % est atteignable si certaines réformes sont mises en œuvre. Ces réformes sont connues et se déclinent en termes de professionnalisation des unités de gestion ; de digitalisation des procédures ; d’accélération des marchés publics ; de sécurisation des fonds de contrepartie ; de réduction des interférences politiques et de mise en place de mécanismes rigoureux de suivi et de redevabilité.

Les premières grandes échéances de l’Eurobond arriveront en 2032 puis en 2037. D’ici là, les Congolais devront avoir répondu à une interrogation simple : le pays aura-t-il utilisé ces ressources pour créer suffisamment de richesses supplémentaires afin de rembourser confortablement cette dette ?

Ou assisterons-nous à une accumulation de financements peu exécutés et faiblement transformés en croissance durable ?

Voilà le véritable débat !

Au-delà des personnes, la question congolaise

L’affrontement honteux entre Nicolas Kazadi et Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi finira par passer. D’ailleurs le débat sur le sujet avait déjà eu lieu au parlement.

Les ministres changent. Les gouvernements se succèdent. Les polémiques médiatiques s’estompent.

Mais une question demeurera : comment transformer un État performant dans la mobilisation des ressources en un État performant dans leur exécution ?

Voilà le véritable sujet. Car le drame économique du Congo n’est plus celui d’un pays auquel personne ne veut prêter.

Son défi est plus subtil et plus exigeant : c’est celui d’un pays auquel l’on prête de plus en plus, mais qui doit encore démontrer qu’il peut convertir rapidement ces ressources en écoles, en routes, en énergie, en emplois, en richesses et en prospérité partagée.

Jonas Eugène Kota

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