Diaspora congolaise : « Le Congo est aussi le vôtre », l’appel d’Antoine Ghonda à une génération appelée à bâtir plutôt qu’à détruire

Il y a, dans certaines paroles publiques, quelque chose de plus précieux que le commentaire de l’actualité : une volonté de réveiller les consciences. La nouvelle tribune d’Antoine Ghonda Mangalibi, Ambassadeur itinérant du Chef de l’État, appartient à cette catégorie.

Avec cette nouvelle adresse à la jeunesse congolaise de la diaspora, adresse dont se délecte déjà les internautes avisés, le Haut représentant du Président de la République ne livre ni un réquisitoire contre les Congolais de l’étranger, ni une invitation complaisante à applaudir l’action des pouvoirs publics. Il pose une question autrement plus exigeante : que faisons-nous de notre appartenance au Congo lorsque la distance géographique nous en éloigne, mais que rien ne peut effacer le lien qui nous y rattache ?

Son propos intervient dans un contexte où une partie de la diaspora congolaise, particulièrement active sur les réseaux sociaux, donne parfois de son pays une image profondément dégradée, allant jusqu’à transformer la critique légitime en entreprise de désacralisation systématique des personnes (surtout la femme, la mère), des symboles et, parfois, de la nation elle-même.

C’est précisément là que réside la singularité de la démarche d’Antoine Ghonda : il ne cherche pas à faire taire la critique ; il cherche à lui redonner une hauteur.

Le tambour qui continue de battre malgré la distance

Pour parler du lien entre le Congo et ses enfants dispersés à travers le monde, Antoine Ghonda convoque une image profondément africaine : celle du « tambour sacré ».

Le Congo, dans sa lecture, n’est pas simplement une terre que l’on peut quitter avec un billet d’avion. Il est une mémoire, une filiation, une vibration intérieure qui continue de résonner même lorsque l’on vit à des milliers de kilomètres. Être né à Bruxelles, Paris, Londres, Montréal ou Washington ne ferait donc pas de celui qui y est né un Congolais de seconde zone ni u »Congolais étranger ».

Pas davantage que la maîtrise imparfaite du lingala, du swahili, du kikongo ou du tshiluba ne diminuerait son appartenance.

La formule d’Antoine Ghonda est à la fois simple et puissante : « Le Congo est aussi le vôtre. » Tout est là.

Car derrière cette phrase se trouve une conception de la nation qui dépasse les frontières administratives. La République démocratique du Congo n’est pas seulement un territoire de 2,3 millions de kilomètres carrés, veut-il faire voir; elle est une communauté humaine dont les prolongements se trouvent désormais sur tous les continents.

La diaspora n’est donc pas une périphérie du Congo. Elle en constitue l’une des forces.

Une richesse dispersée qu’il faut transformer en puissance

Médecins, ingénieurs, chercheurs, entrepreneurs, financiers, juristes, artistes, universitaires, techniciens : les Congolais établis à l’étranger ont acquis des connaissances, des méthodes de travail, des technologies, des expériences professionnelles et surtout des réseaux que le pays ne devrait pas considérer comme une richesse extérieure, mais comme une partie de son propre capital, de son propre patrimoine.

Antoine Ghonda voit dans cette diaspora une « formidable richesse ». Et l’expression mérite d’être prise au sérieux, car une diaspora ne se mesure pas seulement au nombre de ses membres. Elle se mesure aussi à ce qu’elle peut transférer : des compétences, des capitaux, des innovations, des connexions internationales, des pratiques professionnelles, des idées nouvelles.

Les exemples convoqués par ce fin diplomate sont révélateurs : des artistes qui conquièrent les scènes internationales, des sportifs qui deviennent les ambassadeurs spontanés du pays – à l’instar des Léopards en coupe du monde-, des Congolais qui transforment leur handicap en force et leur différence en capacité de rayonnement.

La leçon est claire : le Congolais de l’étranger n’est pas condamné à être un spectateur du destin national. Il peut en devenir un acteur.

« Ne dites pas : le Congo ne me concerne plus »

C’est probablement le cœur le plus incisif de la tribune. Car Antoine Ghonda ne s’adresse pas seulement à ceux qui aiment encore le Congo. Il s’adresse aussi à ceux qui ont cessé d’y croire, à ceux qui ont quitté le pays avec des blessures, à ceux qui ont été déçus par les institutions ou encore à ceux qui regardent Kinshasa depuis leur écran et ne voient plus que les dysfonctionnements, la corruption, les querelles politiques, la pauvreté ou l’insécurité.

Il ne nie pas ces réalités. Il ne demande pas à la diaspora de fermer les yeux. Mais il refuse que la déception devienne une excuse à l’abandon.

Et c’est ici que sa pensée prend une dimension particulièrement intéressante : il ne demande pas à la diaspora de revenir physiquement au pays ; il lui demande de revenir intellectuellement, économiquement, professionnellement et moralement. Qu’elle revienne investir, créer, former, transmettre, conseiller, ouvrir son carnet d’adresses, mettre son expertise au service d’un projet.

Voilà, dans son esprit, les véritables formes du retour.

Critiquer, oui. Détruire, non

L’une des nuances les plus importantes de cette tribune du sémillant Ghonda est qu’elle ne confond pas patriotisme et approbation systématique du pouvoir. Implicitement, Antoine Ghonda reconnaît les frustrations de la diaspora et comprend sa méfiance envers les institutions.

Il rappelle même que certains responsables politiques eux-mêmes sont issus de cette diaspora et que celle-ci peut légitimement leur demander des comptes.

Mais entre la critique et la destruction, il existe une frontière. Challenger n’est pas démolir, proposer n’est pas insulter, dénoncer n’est pas humilier. Et surtout, aimer son pays ne signifie pas nécessairement applaudir ses dirigeants.

C’est probablement l’un des enseignements les plus féconds de cette adresse : la critique peut être patriotique lorsqu’elle cherche à améliorer ; elle devient dangereuse lorsqu’elle ne cherche plus qu’à détruire.

Dans l’univers numérique où l’indignation est souvent plus rapidement récompensée que la réflexion, cette distinction prend une importance particulière.

Le piège de la désacralisation permanente

Antoine Ghonda intervient ainsi dans un débat devenu essentiel : celui de la responsabilité de ceux qui parlent du Congo depuis l’étranger.

Les réseaux sociaux ont donné à chacun une tribune mondiale. C’est une formidable conquête démocratique, mais cette liberté nouvelle comporte également une responsabilité nouvelle.

Lorsqu’un Congolais installé à l’étranger publie une vidéo, une photographie, un commentaire ou une accusation visant son pays, son propos ne reste plus nécessairement dans le cercle familial ou communautaire.

Il peut être vu à Kinshasa, Nairobi, Johannesburg, Paris, Bruxelles, Washington ou Pékin. Il peut être repris par des médias. Il peut être utilisé par des adversaires du pays. Il peut contribuer à façonner, pour le meilleur comme pour le pire, la perception internationale de la République démocratique du Congo.

La question posée par Antoine Ghonda est donc fondamentale : que voulons-nous que le monde voie lorsqu’il regarde le Congo à travers nos propres paroles ? Un pays uniquement réduit à ses faiblesses ? Ou une nation capable de reconnaître ses problèmes tout en faisant connaître ses ressources, ses talents, ses réussites et ses potentialités ?

Aucune grande nation ne s’est construite sans sa diaspora

L’histoire contemporaine offre d’ailleurs un enseignement que la tribune rappelle avec force : les grandes nations ont souvent su transformer leurs diasporas en forces stratégiques. Les communautés installées à l’étranger ont financé des entreprises, transféré des compétences, construit des réseaux, attiré des investissements, accompagné des réformes et parfois contribué directement à la reconstruction de leurs pays.

Pourquoi le Congo devrait-il échapper à cette dynamique ? Avec ses millions de ressortissants établis sur les différents continents, la RDC possède un réservoir de compétences et de relations internationales considérable.

Le véritable défi n’est donc pas de demander à tous de rentrer. Il est de créer les conditions pour que ceux qui sont partis puissent continuer à participer.

« Le Congo de demain ne se fera ni sans vous, ni à votre place »

Par ailleurs, Antoine Ghonda ne parle pas de la diaspora comme d’un groupe à convaincre de rentrer au bercail. Il lui parle comme à une composante de la nation qui doit assumer sa part de responsabilité dans son avenir.

Et cette responsabilité est particulièrement importante pour la jeunesse, car celle-ci possède quelque chose que les générations précédentes n’avaient pas à la même échelle : la capacité de circuler simultanément entre plusieurs univers. Elle peut vivre à Paris et comprendre Kinshasa; étudier à Montréal et entreprendre à Lubumbashi; travailler à Londres et investir à Mbuji-Mayi; créer à Bruxelles et former à Kisangani.

Cette génération est potentiellement celle qui peut transformer la diaspora congolaise en véritable pont de développement. Encore faut-il qu’elle choisisse de bâtir ces ponts plutôt que de les brûler.

Une pensée qui dépasse le discours politique

C’est également ce qui donne à cette nouvelle production d’Antoine Ghonda une portée particulière.Au fil de ses tribunes audiovisuelles, le diplomate développe une manière singulière de regarder le Congo : à la fois historique, culturelle, politique, stratégique et profondément humaine.

Il ne se contente pas de commenter l’événement. Il cherche à lui donner un sens.

Par exemple, ke football devient ainsi, dans ses précédentes interventions, une métaphore du réveil national. Les minerais deviennent un instrument potentiel de paix. L’eau devient une expression concrète de la transformation sociale. Et désormais, la diaspora devient une force potentielle de reconstruction.

Cette continuité intellectuelle n’est pas anodine. Elle révèle une pensée qui cherche constamment à relier le présent à une vision du Congo, plutôt qu’à enfermer l’actualité dans l’immédiateté. Et c’est sans doute ce qui explique la tonalité particulière de ses interventions : une écriture où l’histoire rencontre la géopolitique, où le patriotisme se mêle à la poésie et où l’interpellation politique se transforme en invitation à la responsabilité.

Au fond, Antoine Ghonda adresse à la jeunesse congolaise de la diaspora une invitation qui pourrait tenir en une seule phrase : ne revenez pas nécessairement avec vos valises ; revenez avec vos rêves. Le Congo n’attend pas de ses enfants expatriés une admiration béate. Il attend leur intelligence.

Il n’attend pas qu’ils cessent de critiquer. Il attend qu’ils apprennent à transformer leur critique en proposition. Il ne leur demande pas de nier les difficultés. Il leur demande de participer à leur résolution.

Et surtout, il leur rappelle une vérité que la distance peut parfois faire oublier : on peut quitter le Congo, mais on ne quitte jamais complètement ce que le Congo a déposé en soi.

Car le tambour continue de battre.

Jonas Eugène Kota

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