Éditorial de Jonas Eugène Kota
« L’essentiel est de participer. » Cet idéal olympique de Pierre de Coubertin, repris au fil des décennies comme une consolation universelle des vaincus, a longtemps accompagné les peuples qui entraient dans les grandes compétitions avec davantage d’humilité que d’ambition.
Il avait peut-être sa noblesse. Il avait certainement sa sagesse. Mais il ne saurait plus être celui de la République démocratique du Congo.
Les Léopards viennent de quitter la Coupe du monde. Ils l’ont quittée au terme d’un match héroïque, après avoir écrit ce qu’aucune génération congolaise n’avait encore réussi : conduire la RDC jusqu’au deuxième tour de la plus prestigieuse des compétitions du football mondial.
Oui, l’aventure s’arrête, mais ce qui s’achève n’est pas un rêve. C’est seulement un chapitre.
Et ce chapitre laisse derrière lui une certitude : le Congo n’est plus venu apprendre auprès des grandes nations du football. Il est venu leur tenir tête.
Pendant cinquante-deux ans, notre mémoire collective est restée prisonnière de 1974. Nous étions revenus à cette Coupe du monde avec l’émotion des retrouvailles.
Nous en repartons avec l’ambition des conquérants. La différence est immense.
Car le retour relevait de la nostalgie, l’ambition appartient à l’avenir.
Il y a quelques semaines encore, un match nul contre une grande nation du football suffisait à provoquer une liesse populaire. Quelques jours plus tard, une qualification historique pour le deuxième tour devenait une nouvelle étape de notre renaissance.
Et lorsque vint finalement l’élimination, aucun sentiment d’humiliation n’accompagna le retour des Léopards. Au contraire.
Ils sont repartis comme ils étaient arrivés : la tête haute.
Le monde entier a découvert une équipe capable de regarder dans les yeux les puissances historiques du football et les tutoyer.
Il a découvert un peuple qui ne venait plus faire de la figuration. Il a découvert un pays qui ne demandait plus une place à la table des grands, mais qui s’y asseyait naturellement.
C’est cela, le véritable héritage de cette Coupe du monde.
Le classement disparaîtra avec le temps. Les statistiques seront oubliées, mais le regard porté sur le Congo, lui, ne sera plus le même.
Le football possède cette force singulière que peu d’autres disciplines peuvent revendiquer. En quelques jours, il bouleverse des représentations construites pendant des décennies.
Il révèle un pays. Il raconte une société et façonne une réputation.
Pendant toute cette compétition, la République démocratique du Congo n’a pas seulement été représentée par onze joueurs. Elle l’a été par tout un peuple.
Elle l’a été par cette élégance qui a marqué les cérémonies d’avant-match, où les Léopards ont fait de leur manière d’être un prolongement de leur identité. Elle l’a été par cette créativité qui caractérise depuis toujours le génie congolais.
Elle l’a été aussi par cette silhouette devenue familière des tribunes : Lumumba Vea, ce supporter totem qui, debout pendant quatre-vingt-dix minutes, drapeau à la main, semblait rappeler au monde entier que le Congo n’abandonne jamais. Il incarnait à lui seul cette fidélité tranquille d’un peuple à son espérance.
Il y avait, dans cette image, quelque chose de profondément congolais : la foi. La persévérance. La mémoire.
Cette aventure n’aurait pas été possible sans la mobilisation constante des autorités du pays, qui ont accompagné les Léopards tout au long de leur parcours et compris que le football pouvait devenir un puissant instrument de cohésion nationale et de rayonnement international. Cet engagement mérite d’être salué.
Car les grandes performances sportives ne naissent jamais uniquement du talent des joueurs. Elles sont aussi le fruit d’un environnement, d’une organisation et d’une volonté collective.
Mais le plus important est ailleurs. Cette Coupe du monde nous oblige désormais à changer notre manière de penser.
Pendant trop longtemps, nous avons célébré nos retours, il est temps d’apprendre à célébrer nos conquêtes.
Pendant trop longtemps, nous avons trouvé des circonstances atténuantes à nos défaites, il est temps d’exiger des victoires.
Pendant trop longtemps, nous avons cru que certaines nations appartenaient à une catégorie inaccessible, qu’elles étaient des forteresses imprenables.
Les Léopards viennent de démontrer qu’il n’existe aucune fatalité. Il existe seulement des ambitions plus grandes que d’autres.
Le Congo n’est plus condamné à regarder les sommets depuis la vallée. Il sait désormais qu’il peut les gravir.
Cette Coupe du monde n’a donc pas seulement changé notre palmarès, elle a changé notre psychologie et notre imaginaire.
Elle a changé notre rapport à la grandeur, et c’est peut-être là sa plus grande victoire : les générations qui grandiront demain ne regarderont plus la Coupe du monde comme un rendez-vous exceptionnel. Elles la considéreront comme un horizon naturel.
Elles n’entreront plus sur un terrain pour participer. Elles y entreront pour gagner, parce que c’est possible de gagner. Pas seulement de participer.
Voilà pourquoi il n’y a aujourd’hui ni regret, ni remord. Seulement une immense fierté et une certitude : le temps où l’on demandait au Congo de faire la queue appartient désormais au passé.

