Une inhabituelle divergence publique traverse l’Église catholique en République démocratique du Congo. Quelques jours après la déclaration de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) rejetant toute initiative de révision ou de changement de la Constitution, un groupe de prêtres de l’archidiocèse de Kananga a publié une « mise au point » qui en propose une lecture radicalement différente, allant jusqu’à soutenir qu’un changement de la Loi fondamentale demeure parfaitement légitime dès lors qu’il emprunte les voies prévues par la Constitution.
Cette prise de position, inhabituelle dans une institution traditionnellement marquée par une forte cohésion hiérarchique, soulève autant des interrogations ecclésiales que politiques.
Une lecture qui inverse le sens du message des évêques
Dans leur document intitulé « Kuanji Kutapa, Badi Ebeja », les prêtres signataires soutiennent que la déclaration de la CENCO du 19 juin « n’est ni un décret, ni un arrêté, encore moins une décision », mais seulement « un message » qui ne ferait pas obstacle à un éventuel changement de la Constitution.
Ils rappellent également que la révision constitutionnelle est prévue par l’article 218 de la Constitution congolaise et affirment soutenir un changement éventuel du texte fondamental, pourvu que celui-ci respecte les procédures légales.
Cette lecture tranche nettement avec le contenu de la déclaration de la CENCO, dans laquelle les évêques avaient estimé qu’aucune urgence, aucune nécessité et aucune opportunité ne justifiaient l’ouverture d’un débat sur une réforme constitutionnelle dans le contexte actuel du pays. Les prélats avaient appelé les autorités à concentrer leurs efforts sur les priorités sécuritaires, sociales et économiques plutôt que sur une modification des institutions.
Autrement dit, si la CENCO ne contestait pas l’existence des mécanismes constitutionnels de révision, elle s’opposait explicitement à leur mise en œuvre dans les circonstances actuelles.
Une contradiction assumée avec la hiérarchie
L’élément le plus remarquable réside moins dans le débat constitutionnel lui-même que dans son auteur.
Le document est présenté comme une « mise au point des prêtres de l’Archidiocèse de Kananga ». Aucune qualité particulière des signataires n’est toutefois indiquée et rien ne laisse apparaître qu’ils aient reçu mandat de parler au nom de l’archidiocèse.
Or la déclaration contestée (celle de la CENCO) porte notamment la signature de Mgr Félicien Ntambue Kasembe, archevêque métropolitain de Kananga, membre de la CENCO et chef de la province ecclésiastique concernée.
Les prêtres soutiennent certes que la signature de leur archevêque doit être comprise comme participant d’une responsabilité collégiale des évêques. Mais, dans le même mouvement, ils attribuent à cette déclaration une portée presque opposée à celle qui ressort de sa lecture.
Pour plusieurs observateurs de la vie ecclésiale, cette démarche revient de fait à interpréter officiellement la pensée des évêques contre le sens explicite du document qu’ils ont eux-mêmes adopté.
Une question de discipline ecclésialeDans l’Église catholique, la CENCO constitue l’expression collégiale de l’épiscopat congolais. Si ses déclarations n’ont pas, sur toutes les questions, la valeur d’un acte législatif ou doctrinal, elles n’en demeurent pas moins des prises de position officielles des évêques.
Les prêtres, eux, exercent leur ministère sous l’autorité de leur évêque diocésain.
C’est pourquoi plusieurs canonistes distinguent soigneusement la liberté d’expression dont disposent les prêtres de la prétention éventuelle à redéfinir publiquement une position officielle de leurs propres évêques, supérieurs hiérarchiques.
En l’espèce cependant, la « mise au point » ne se limite pas à exprimer une opinion différente sur la réforme constitutionnelle. Elle prétend préciser ce que la déclaration de la CENCO signifierait réellement, en affirmant notamment qu’elle ne s’opposerait pas à un changement de la Constitution.
Cette démarche est clairement une substitution à l’autorité interprétative des évêques eux-mêmes.
Une initiative sans portée institutionnelle
Sur le plan canonique, les prêtres signataires ne disposent d’aucune compétence pour modifier, corriger ou réinterpréter officiellement une déclaration de la CENCO.
À défaut d’un mandat explicite de l’archevêque de Kananga ou d’une décision de la conférence épiscopale elle-même, leur document conserve la valeur d’une prise de position de prêtres, sans constituer une déclaration officielle de l’archidiocèse ni, a fortiori, de l’épiscopat congolais.
La position officielle de l’Église catholique en RDC demeure donc celle exprimée par la CENCO dans sa déclaration du 19 juin.
Une séquence révélatrice
Au-delà du débat juridique sur la Constitution, cet épisode révèle les tensions qui traversent aujourd’hui une partie de l’Église congolaise face au débat politique national.
Depuis plusieurs décennies, la CENCO occupe une place centrale dans les grands dossiers de gouvernance, de démocratie et de paix en RDC. Sa parole est perçue comme celle de l’épiscopat dans son ensemble.
La publication de cette « mise au point » par un groupe de prêtres introduit un fait relativement rare : une contradiction publique entre des membres du clergé et la ligne officiellement adoptée par leurs propres évêques.
Reste désormais à savoir si cette initiative sera considérée comme une simple expression individuelle dans le cadre du débat public ou si elle appellera une clarification de la hiérarchie ecclésiastique, soucieuse de préserver la cohérence de la parole institutionnelle de l’Église catholique congolaise.
JEK

