Il aura suffi d’un seul match des Léopards à la Coupe du monde pour provoquer à travers le pays une explosion sans précédent de nouvelles vocations. Le pays compte désormais davantage de prophètes, de voyants, d’analystes sportifs, de spécialistes en paris et d’experts en sciences occultes que de sélectionneurs nationaux.
À quelques heures du choc face au Portugal déjà, les réseaux sociaux congolais ressemblaient à une gigantesque salle de rédaction du ciel. Chacun y reçoit des révélations exclusives, des visions nocturnes ou des songes stratégiques directement transmis, selon les cas, par les anges, les ancêtres ou les groupes WhatsApp.
Ainsi, certains prophètes rivalisent de prophéties, chacun affirmant avoir reçu en exclusivité ou, tout au moins en primeur la confirmation céleste d’une victoire des Léopards. D’autres, plus prudents, expliquent que le Seigneur leur a plutôt montré un match nul. Quelques-uns soutiennent avoir vu le score exact, mais refusent de le divulguer afin de préserver « l’effet de surprise divine ».
Une catégorie particulièrement nombreuse assure, pour sa part, avoir prédit tous les résultats possibles… sauf une défaite congolaise. Une stratégie prophétique qui garantit, selon ses promoteurs, un taux de réussite proche de 100 %.
La République des bookmakers
Parallèlement à cette vague spirituelle, le secteur des paris sportifs connaît une croissance fulgurante. Dans les quartiers populaires, les bureaux de paris sont devenus des annexes du ministère de la Planification. Chacun y présente ses projections économiques fondées sur le parcours supposé des Léopards.
Certains parieurs ont déjà affecté les gains de la future victoire congolaise à l’achat d’une parcelle. D’autres ont réservé une voiture qui n’existe encore que dans leur imagination. Les plus ambitieux préparent même leur retraite anticipée grâce au futur sacre mondial de la RDC.
Mercredi à Kinshasa avant le match, un policier confie à son collègue avoir parié 100.000 FC sur une victoire des Léopards, ce qui provoque l’ire de ce dernier qui ne comprend pas ce risque.
Un jeune pronostiqueur rencontré devant un kiosque de paris s’est, pour sa part, montré catégorique : « La RDC va battre le Portugal, ensuite l’Argentine, puis le Brésil, puis l’équipe de Mars si elle est invitée. Tout est écrit ».
Impossible, tout de même, de vérifier la source de cette révélation.
Les vestiaires du PSG deviennent un lieu de pèlerinage
Comme toute grande épopée nationale, celle-ci possède déjà sa légende fondatrice. Comme cette rumeur devenue virale, attribuant au Président Tshisekedi une prédiction de victoire qu’il aurait faite lors d’un petit séjour qu’il se serait offert – aucune source officielle ne le confirme – dans les vestiaires de Paris Saint Germain lors de la finale de la LDC.
Malgré le doute sur ces faits, les spécialistes de l’interprétation politique ne s’empêchent pas d’établir le lien mystique entre cette apparition présidentielle supposée et le destin mondial des Léopards. Pour les plus convaincus, en effet, il ne s’agissait pas d’une simple visite protocolaire mais d’une opération géostratégique de haute précision destinée à transférer l’énergie victorieuse du club parisien vers la sélection congolaise. Eh bien, dis donc !
Le retour du redoutable « mbasu »
Mais dans un pays où le football ne peut jamais être totalement séparé du mystère, une autre explication gagne du terrain. Au fil des conversations, les analyses tactiques cèdent progressivement la place aux discussions sur le fameux « mbasu », le terme générique pour désigner le fétichisme.
Dans les fan zones, les débats, même parmi des personnalités intellectuellement stables, sur le pressing portugais, le milieu de terrain ou les schémas de jeu ont déjà été remplacés par des enquêtes approfondies sur l’origine, la puissance et la portée géopolitique de supposés fétiches.
Des experts autoproclamés affirment même avoir identifié plusieurs signes irréfutables de leur présence, parmi lesquels le regard déterminé d’un joueur, un ballon qui rebondit favorablement ou encore une passe réussie de plus de quinze mètres, etc.
Une Coupe du monde, mille certitudes
Une chose est sûre : rarement une compétition sportive aura produit autant de certitudes contradictoires. Entre ceux qui annoncent un nul, ceux qui prédisent une victoire, ceux qui voient déjà les Léopards champions du monde et ceux qui attribuent chaque résultat à une intervention surnaturelle, la RDC semble avoir remporté une première coupe avant même la fin du tournoi : celle de l’imagination collective.
Dans cette compétition parallèle, chacun possède déjà son trophée, sa prophétie et son explication.
Et si, par extraordinaire, les Léopards poursuivaient leur aventure mondiale, les experts prédisent déjà une nouvelle vague de vocations : astrologues sportifs, interprètes de rêves footballistiques et consultants en mbasu appliqué aux compétitions internationales.
JEK

