À la Régie des Voies Aériennes, les turbulences ne viennent plus seulement des pistes d’atterrissage. Elles secouent désormais les couloirs administratifs, les marchés de construction, les finances internes et jusqu’aux relations entre le conseil d’administration et la direction générale.
En mission de contrôle dans plusieurs aéroports du pays depuis le 21 mai 2026, le président du conseil d’administration, Tryphon Kin-Kiey Mulumba, affirme, par exemple, avoir découvert à l’aéroport international de Lubumbashi un système opaque de travaux exécutés sans procédures connues, sans validation du conseil d’administration et, selon ses propres termes, en dehors des règles élémentaires de gouvernance.
Le constat dressé par le PCA ressemble à l’ouverture d’une boîte noire. Des entreprises étrangères, parmi lesquelles le groupe turc Summa et le conglomérat Vinmart, mèneraient des travaux de construction sur des infrastructures aéroportuaires sans bordereaux légaux ni procédure de passation de marché identifiable.
Plus grave encore, les coûts engagés n’auraient jamais été soumis à l’approbation du conseil d’administration, préalable pourtant obligatoire dans les textes qui régissent les entreprises publiques. Face à ce qu’il considère comme une dérive grave, Tryphon Kin-Kiey a exigé une régularisation immédiate.
Conseil d’administration et Comité de gestion en conflit, mais by-passés, profonde crise de gouvernance
Mais derrière cette injonction administrative, c’est une crise de gouvernance plus profonde qui apparaît au grand jour. Car cette sortie intervient seulement cinq jours après une nouvelle audition explosive devant la commission ÉCOFIN-BG du Sénat, où le directeur général de la RVA aurait lui-même reconnu ignorer l’existence de plusieurs infrastructures en construction sur les sites aéroportuaires.
Une confession qui, selon plusieurs sources parlementaires, a laissé les sénateurs médusés.
L’affaire prend une ampleur particulière parce qu’elle touche une entreprise stratégique au cœur de la souveraineté aérienne congolaise.
Depuis plusieurs mois, en effet, la RVA accumule les signaux d’alerte : infrastructures vieillissantes, problèmes de certification, retards dans les projets structurants et soupçons de gestion parallèle.
Le 30 avril dernier, auditionné par la commission ÉCOFIN-BG, Tryphon Kin-Kiey avait déjà livré un réquisitoire inhabituellement sévère contre le fonctionnement interne de l’entreprise. Selon le document qu’il a transmis aux sénateurs, plusieurs décisions stratégiques du conseil d’administration seraient bloquées depuis trois ans par la direction générale.
Parmi les dossiers les plus sensibles figure la mise aux normes exigée par l’Organisation de l’aviation civile internationale, condition indispensable à la certification des aéroports congolais. Une cinquantaine d’aéroports internationaux, nationaux et aérodromes seraient concernés par ces retards, avec le risque de voir la RDC davantage marginalisée dans le trafic aérien régional et international.
Des millions sortis pour des projets non lancés ou inexistants
Autre révélation : près de 156 millions de dollars de créances validées resteraient non recouvrées, sans explication claire sur les blocages administratifs ou financiers. Dans le même temps, des projets pourtant financés demeurent à l’arrêt.
C’est le cas du nouveau siège de la direction générale, pour lequel trois millions de dollars auraient déjà été décaissés, ainsi que d’un centre médical dont les travaux n’ont jamais réellement commencé malgré plus de 816 000 dollars engagés.
Le volet social ajoute encore à la gravité du tableau. Un crédit de 30 millions de dollars destiné aux retraités et aux familles d’agents décédés aurait été partiellement distribué, avec des dizaines de bénéficiaires dénonçant des paiements incomplets ou inexistants. Certains anciens agents attendraient leur dû depuis plusieurs décennies.
Aveu de conflit, la RVA loge à ténébreuse enseigne
Dans cette entreprise où les tensions sociales sont déjà récurrentes, ces révélations alimentent un profond malaise interne. Au Sénat, Tryphon Kin-Kiey avait résumé la situation par une formule lourde de sous-entendus : « Le conseil d’administration passera, les forces de barrage de la direction générale resteront. »
Une phrase qui sonne aujourd’hui comme l’aveu public d’une guerre froide au sommet de la RVA, entre organes de gouvernance théoriquement censés travailler en complémentarité.
Cette séquence intervient dans un contexte plus large de pressions croissantes sur les entreprises publiques congolaises. Depuis plusieurs mois, les institutions de contrôle multiplient auditions, enquêtes et demandes de justification sur la gestion des finances publiques, dans un climat marqué par les exigences de transparence des partenaires internationaux et les critiques récurrentes sur la gouvernance des sociétés d’État.
Pour plusieurs observateurs, le dossier RVA pourrait rapidement devenir emblématique des contradictions du modèle congolais : des infrastructures stratégiques en quête de modernisation, des financements importants engagés, mais une gouvernance interne minée par les rivalités, l’opacité et les circuits parallèles de décision.
À Lubumbashi comme à Kinshasa, la question n’est donc plus seulement de savoir qui construit quoi dans les aéroports congolais. La vraie interrogation est désormais de déterminer qui pilote réellement la RVA.
Congo Guardian

