À peine quelques semaines après avoir sanctionné l’armée rwandaise pour son implication avérée dans le conflit à l’est de la République démocratique du Congo, Washington envoie déjà un signal de flexibilité dicté par les intérêts énergétiques.
Les États-Unis n’ont certes pas officiellement levé les sanctions visant la Rwanda Defence Force (RDF) et plusieurs hauts gradés rwandais. Mais, selon des informations relayées par Bloomberg, le département du Trésor américain, à travers son dispositif de contrôle des sanctions internationales, a accordé, au cours de ce mois de mai 2026, une dérogation spécifique permettant aux groupes TotalEnergies et Exxon Mobil de poursuivre leurs relations opérationnelles et sécuritaires avec les forces rwandaises déployées au Mozambique.
Le pilier financier des sanctions de l’OFAC tombe
Cette exemption technique autorise notamment la continuité des contrats, paiements, prestations logistiques, dispositifs de protection et mécanismes de coordination sécuritaire liés à la sécurisation des installations gazières du Cabo Delgado, malgré les restrictions imposées à l’armée rwandaise dans le cadre des sanctions américaines.
En pratique, cette mesure évite que les sanctions ne bloquent ou ne paralysent la protection militaire des projets gaziers stratégiques conduits dans le nord du Mozambique.
Et en réalité, c’est le principal pilier des sanctions américaines qui se retrouve ainsi neutralisé : leur dimension financière.
Les mesures administrées par l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), bras financier des sanctions du département du Trésor américain, reposent essentiellement sur l’interdiction des transactions, paiements, contrats et interactions économiques avec les entités ciblées. Or, en autorisant explicitement la poursuite des flux opérationnels et sécuritaires autour du gaz mozambicain, Washington vide partiellement les sanctions de leur portée économique concrète.
Petite victoire pour Kigali, désillusion à Kinshasa
Pour Kigali, c’est une petite victoire diplomatique. En effet, cette évolution américaine intervient après les menaces à peine voilées du Rwanda de retirer ses forces du Mozambique.
Par la voix de Yolande Makolo, porte parole du Président rwandais, Kigali avait averti que les forces rwandaises pourraient « reconsidérer leurs obligations » si leur rôle continuait d’être « pénalisé » par les partenaires occidentaux.
Pour Kinshasa, c’est surtout un rappel brutal : dans la hiérarchie des priorités internationales, la sécurité énergétique mondiale pèse souvent davantage que la paix dans l’est congolais.
Depuis plusieurs années, en effet, les autorités congolaises réclament des mesures fortes contre Kigali, accusé de soutenir les groupes armés actifs dans l’est du pays. La diplomatie congolaise continue d’ailleurs de plaider pour un isolement accru du Rwanda, allant jusqu’à demander son retrait de la liste des pays contributeurs aux missions de maintien de la paix de l’United Nations.
Mais les derniers développements montrent aussi la précarité de ces espoirs. Car dès lors que les intérêts énergétiques, sécuritaires et miniers des grandes puissances sont en jeu, les impératifs liés à la stabilité de l’est congolais semblent rapidement relégués au second plan.
La souveraineté des intérêts sur la paix en RDC
Les États-Unis et l’Europe veulent protéger les investissements gaziers du Mozambique. La Chine sécurise son accès aux minerais stratégiques africains. Les Émirats arabes unis renforcent leur influence dans les secteurs portuaires, énergétiques et miniers du continent.
Depuis 2021, plusieurs milliers de soldats de la Rwanda Defence Force sont déployés au Cabo Delgado pour lutter contre les insurgés affiliés à l’Islamic State. Leur présence a permis de sécuriser des projets gaziers évalués à près de 50 milliards de dollars.
Lorsque les attaques djihadistes avaient atteint leur pic en 2021, TotalEnergies avait suspendu son gigantesque projet gazier, considéré comme le plus grand investissement privé du continent africain. Ce n’est qu’après l’amélioration sécuritaire liée au déploiement rwandais que le groupe français a annoncé la reprise du chantier en janvier dernier.
Dans le contexte des perturbations mondiales du marché énergétique provoquées notamment par la guerre impliquant l’Iran, le gaz mozambicain est devenu un enjeu stratégique majeur pour l’Europe et les États-Unis. Et Kigali semble avoir parfaitement compris le poids géopolitique de cette dépendance, tandis que la RDC découvre les limites des sanctions internationales alors que les mesures américaines avaient suscité l’espoir d’un changement de posture occidentale vis-à-vis du Rwanda.
Dans cette compétition mondiale, la guerre à l’est de la République démocratique du Congo demeure souvent une question périphérique tant qu’elle ne menace pas directement les grands circuits économiques internationaux. Le dossier mozambicain met ainsi en lumière une réalité géopolitique constante : les sanctions internationales ont souvent des limites lorsque des intérêts stratégiques majeurs sont en jeu.
Officiellement sanctionné, le Rwanda va continuer pourtant d’assurer la protection d’un des projets énergétiques les plus importants pour l’avenir de l’approvisionnement mondial en gaz naturel liquéfié. Et tant que le Cabo Delgado restera un maillon essentiel de la sécurité énergétique occidentale, Kigali conservera un puissant moyen de pression diplomatique malgré les condamnations internationales liées à la crise congolaise.
JDW

